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La Maçonne

« C'est pas de ton grade, ma fille » (Initiation)

J'étais alors au grade de compagnon – et faisait lire une de mes planches à mon vieux maçon de père. Il lève soudain le nez des feuillets et me dit : « ce passage n'est pas de ton grade, il faut que tu le supprimes ». Surprise, mais bien campée dans mes pantoufles synthétiques, je constate non sans consternation que le passage mentionné est un extrait strictement biblique accessible à n'importe qui possède une bible, passage que j'avais sommairement développé. Heureusement, la fille de mon père est athée, me suis-je dit – elle risquait de le prendre mal face à son mécréant de père, qui ledit homme croit autant à Dieu qu'à la résurrection d'une paire de chaussettes. Je grommelle : « Tu ne vas quand même pas interdire la lecture de la Bible ! »

Comme je suis une fille obéissante, j'ai gardé le passage en question et j'ai amélioré son développement. Certains diraient que « tuer Hiram » n'était pas de mon grade non plus, mais allez le dire aux milliards d'adolescentes et jeunes femmes dont c'est le sport préféré.

Quelques années plus tard, un frère, ayant passé l'âge de 10 ans d'être le fils de mon père, me raconte les qualités d'écoute, la disponibilité, et l'ouverture d'esprit du maçon qu'est mon père. Je n'ai jamais rapporté ce discours à ma mère qui venait de s'en séparer ! Je raconte, donc, à ce frère un peu naïf, ce passage biblique. Il rétorque : « il est le premier à protester contre ces méthodes ! » Tiens ? Aurais-je sauvé toute une génération de maçons du sectarisme paternel?

Il m'arrive souvent d'entendre des récits similaires : des apprentis et des compagnons, sœurs et frères, se faisant rappeler à l'ordre pour « dépassement de grade » par des maîtres. Elles et ils ne le comprennent pas. La franc-maçonnerie n'est-elle pas l'école de la pensée et de la liberté ? Oui. Alors comment expliquer cet interdit ? Parce qu'eux-mêmes quelques soient leur degré non pas compris que la franc-maçonnerie était une école de pensée et de liberté. Ils semblent être nombreux dans ce cas. Voir même, il semblerait qu'ils se reproduisent passé le 4ème degré (mais cela est une opinion toute personnelle).

Mettons de côté les raisons psychologiques de ce comportement et structurelles liée à l'obédience, regardons plutôt les arguments qui peuvent être opposés à cette pratique d'interdit.

Un apprenti n'a pas le temps de lire tous les livres sur tous les degrés – du premier au dernier – pour savoir de lui-même ce qui « serait de son grade » ou non. Il peut le faire et, ainsi, contenter les maîtres et maîtresses qui confondent « degrés symboliques » avec des sas étanches. Je ne suis pas certaine, mais cela n'engage finalement que moi, que ces mêmes maîtres et maîtresses apprécient réellement que les apprentis lisent la totalité des œuvres d'Irène Manguy, tous degrés dès leur première année. C'est néanmoins une solution qui peut être proposée.

Les apprentis et compagnons ne sont pas doués de dons paranormaux particuliers, qui pourraient leur faire deviner que tel passage de la bible est un symbole d'un degré dit « supérieur », bien que commenter par bon nombre de profanes et que le passage biblique en question n'est même pas censuré par le Vatican. Autant le préciser de suite, ce qui est accessible au profane peut être utilisé par n'importe qui, c'est un peu cela le sens de l'égalité de raison promise dans les Droits Universelles de l'être humain qu'il soit femme, homme, apprenti ou maître. Peut-être qu'il faudrait interdire au monde profane de parler de la mort, LE symbole du grade de maître ?

Par conséquent, l'apprenti ou le compagnon – puisque c'est généralement à eux que s'adressent l'interdit – ne savent pas (ou ne sont pas censés savoir) ce qui est de tel degré ou non.

C'est un peu le même problème que l'engagement de ne pas dévoiler le « secret » de la maçonnerie : il n'y a pas de liste des secrets à ne pas communiquer, comme il n'existe pas de liste de symboles à ne pas étudier.

En dehors de mon père, qui a joué l'empêcheur de tourner en rond, j'ai eu la chance d'avoir passé mes années dans une loge qui s'amusait plutôt de mes écarts, sans que je le comprenne d'ailleurs (personne ne me dit jamais rien, à moi!). J'ai donc vécu en toute innocence mes premières années. J'ai été une petite sœur heureuse et tranquille. Comme les ouvrages « maçonniques » ne sont pas mes lectures préférées, je vivais même dans un aveuglement permanent, une ignorance crasse des symboles à ne pas toucher. Je continue à vivre ainsi, puisant une démarche symbolique ailleurs.

Lorsque l'apprenti et/ou le compagnon se trouve (nt) face à cet interdit, ils ont pour réflexe de taper une lettre de démission bien pesée. Je leur conseillerais d'enfoncer le clou, plutôt que de choisir la fuite ou le profil bas – et donc de lire les œuvres complètes d'Irène Manguy, pendant qu'ils y sont autant qu'ils sachent de quoi ils parlent, de présenter un travail sur un vieux rituel d'avant 1768 – immanquablement c'est jamais du « bon grade », de passer en boucle le « Cantique des Cantiques » version Bashung, de hausser les épaules et de ne pas obéir. Car l'obéissance ici conduit à la petite mort. Pas à la grande qui est celle de l'initié.

Lilithement vôtre,

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Rabelais 02/11/2015 13:13

MTCS

Que ça fait du bien de tomber sur cette page !!! Il faudrait la donner en lien à tous les apprentis.

Même topo que vous : famille de culture classique (latin, grec, musique, musées, littérature...) et bon parcours scolaire et universitaire, métier artistique, et mes deux premières "planches de travail" d'app. censurées à grands traits pour exactement les mêmes péchés : citations de la Bible et "c'est pas de ton grade".
Tentations de démission et puis... ma première planche de symbolisme à lire dans quelques jours.Et même topo : "trop de citations", "trop intellectuel", et l'éternel "c'est pas de ton grade, ça va faire tiquer".

Alors... alors que faire ? Passer sous la fourches caudines pour plaire au risque de se renier ? Accepter que ce n'a finalement qu'une importance toute relative et que l'important est de passer un bon moment ensemble ? Faire ce fameux pas en arrière ? Ou lire la planche telle qu'elle est, malgré les deux remarques de mon second : "En l'état, ça ne passera pas. Tu es loin du compte".

"Ca ne passera pas"... mais est-ce fait pour "passer" ?
Fraternellement à vous toutes et tous

Brig221 16/10/2015 22:17

MTCS et vous tous.
Je trouve ton article alors que je suis comp. et viens de faire lire ma planche de passage à ma sœur de sang et M, toute fière de mon travail. Quelle ne fut pas la douche que j'ai reçue lorsqu'elle ma dit "tu ne doit pas dire ça, ce n'est pas de ton grade." Je n'ai écrit que ce que je pense, et me trouve absolument frustrée mais ton article me rassure et je laisse mon paragraphe, et je verrais bien. Tant pis si mes SS ne sont pas contentes, je resterais un peu plus longtemps comp et je pourrais refaire des planches, j'aime travailler.
Frat

La Maçonne 16/10/2015 22:39

Je suis contente de t'avoir aidé à sauver ta planche. Ne t'inquiète pas pour tes soeurs, elles ne possèdent pas plus de liste que moi ....
Tiens nous au courant.

Romuald 23/01/2015 13:47

MTC Lilith,
MMTTCCFF/SS,

Je suis tombé sur ton article, non pas par hasard, mais parce que, en tant qu’app, j’ai présenté ma première planche à mon 2° Surv, comme le veut le principe de notre atelier avant présentation en Tenue.
Me voilà, ma planche en main avec quelques parenthèses spécifiant « à supprimer, pas de ton grade » … Ok … Ce n’est pas de mon grade … Pourquoi ? … Je veux bien, à la limite être « censuré » mais sans explications, c’est difficile à comprendre … Et si je cherche à comprendre par moi-même, ne vais-je pas outrepasser mon devoir d’app et consulter des écrits qui dépassent mon degré ?
Comme certains commentaires le précisent, j’ai un passé universitaire pas trop mauvais, j’ai grandi dans une famille cultivée et qui m’a transmis cette soif de la culture et j’ai à titre personnel lu beaucoup sur la FM (et autres textes connexes) avant d’y être initié (environ 10 ans que je m’y intéresse, que je lis ouvrages, blogs (dont le tiens Lilith ;), et en parle avec quelques FF qui n’étaient à l’époque que des amis,…).
J’ai envoyé un mail à mon sec. Surv. pour en savoir plus, mais en effet, il n’est pas facile de se voir « censurer » … Alors, vais-je la jouer rebelle ou me conformer ?
Je vous tiendrais au courant !
Fr@

Rabelais 02/11/2015 13:15

Alors, résultat des courses ? Je me retrouve dans la même situation avec une "planche de symbolisme"... mais mon "symbolisme" semble être trop pour mon Second. Du coup même hésitation.

Lebeau 27/07/2014 17:04

Les "vieux" frères commettent souvent cette erreur de constater que " ce n'est pas de ton grade", renseignant du même coup le "pas du grade" sur ce que l'ancien veut cacher. C'est d'un humour aussi extraordinaire qu'involontaire(?). Certains sont plus discrets et se contentent de sourire...

Romuald 03/11/2015 15:23

Rabelais,
En fait, j'ai pris la remarque de mon Second comme le fait de faire appel aux Lumières de mes FF, ma connaissance Maçonnique étant encore trop fragile. Bref... J'ai remplacé la frustration initiale de la censure par une volonté de travailler mieux.
J'ai enlevé certaines références mais j'ai conservé le fond en aportant volontairement une vision "qui sort des sentiers battus"... Finalement, la planche est bien passée et elle a été beaucoup commentée, donc j'en ai ressorti beaucoup de joie pour le travail accompli.
Je planche sur un nouveau sujet en ce moment, il est possible que mes références dépassent mon grade, mais c'est pas grave, quelques paraphrases et changement de références et le tour est joué ;)
Travaille bien MTCF, quoi qu'il se passe, ce travail te permettra de toucher ton Salaire !
Fr@

Magdala 19/01/2014 09:02

Il est en effet difficile à un apprenti de faire le tri de ce qui est "maçonniquement correct". J'ai également vécu cela... de plein fouet puisque lors de ma première planche d'apprenti (je débarquais) un VM à l'Orient a dit "on ne commente généralement pas les planches d'apprenti, mais j'aurais fait ça au quatrième degré" !
Moi j'avais fait ça très spontanément... et en toute innocence. Ma source ? L'inspiration et le fil de la réflexion, tout simplement !
C'en est suivie une scène ubuesque où mon VM est venu me voir en me disant : "on sait que tu es de formation universitaire... alors je te propose une chose très simple, tu fais un pas en arrière et nous on fait un pas en avant vers toi" !
Je suis restée... mais ça vous marque une vie d'apprenti !
Et le jour où j'ai volontairement baissé le niveau pour éviter de telles réflexions... hé bien on me l'a reproché aussi !
Heureusement ces temps sont loin, mais quel démmarrage !

Laurence 08/03/2014 06:40

Mes Très chères Sœurs et Frères,

Ce que vous décrivez est malheureusement monnaie courante. J'ai la chance de travailler au sein d'un atelier qui respecte la personnalité de chacun d'entre nous et si nous prenons soin de ne pas dévoiler certains aspects fondamentaux des degrés supérieurs nous considérons qu'une planche apporté chacun ce qu'il est en mesure, en fonction de son avancement, de comprendre. Ainsi, parfois un Apprenti comprendra ou percevra mieux un symbole qu'un Compagnon ou un Maître... Cela est arrivé et nous amène à revenir sans cesse sur notre travail afin de l'approfondir.

La Maçonne 19/01/2014 09:59

Je conseille à tout apprenti de rappeler à vos soeurs et frères : qu'ils initient des adultes, avec un bagage culturel, une formation et certaines capacités.

RFABIL 08/12/2013 13:30

Il ne faut surtout pas accepter de faire lire à quiconque un travail avant sa présentation...la maçonnerie est uns démarche individuelle au sein d'un groupe...et en aucun cas un surveillant (ou autre) n'est le représentant du groupe. La maçonnerie confontre l'homme à sa liberté.

Jean-Yves 10/12/2013 10:28

Deux anecdotes pour ajouter aux commentaires de cette chronique: la 1er est une lecture de planche qui fit "houler" les colonnes où siègent les Maîtres. Hors sujet d'après ceux ci, car voilà un "arpalo" qui aborde les secrets du 2°. Je ne savais même pas que je trahissais des secrets, et, après lecture, silence glacial des Maîtres, excuses du second S.°. me dédouanant de cet "transgression" involontaire. L'amusant c'est que cette planche illicite fut finalement considérée comme une augmentation se salaire avant l'heure...!
La 2eme est toute "fraîche", mon 1er S.°. à qui j'ai transmis deux planches devant être présentées cette année m'annonce que je dois, devrai, les retravailler car il espère plus du frère J-Yves... Bon, je lui ai répondu que tel était mon ressenti, et que la parole devant circuler après l'orateur, l'enrichissement "critique" viendrait et qu'il me semblait que tel était le but. Et j'ai décidé dorénavent de ne plus adresser une planche avant lecture. D'où l'écho bien actuel pour moi de ta chronique, chère Lilith...

La Maçonne 08/12/2013 14:25

C'est vrai qu'il y a une habitude douteuse dans certaines loges de faire lire les planches aux surveillants. Je le vois dans la loge que j'ai intégré - Nous initions des adultes responsables, pas des gosses qu'il faut corriger.

Nadai 08/12/2013 09:26

En effet celà est courant d'entendre ce genre de reponse qui moi non plus ne me satisfait pas, d'autant que certains vieux maçon te disent tout est au 1er degrè!!! Je pense que la sagesse du Maitre doit etre de recadrer humblement un APP, le Comp c'est dejà plus dur, vu l'ecartement du compas qu'on lui propose...

PRAS Yves 08/12/2013 01:27

Si les fautes ne sont que d'accord, elles sont vite pardonnées.... Les autres aussi ...... surtout si on ne sait pas que ce sont des fautes. lol

Yaka 07/12/2013 22:42

Peut-être que ton paternel voulait te protéger d'une éventuelle remarque de ton atelier, pour avoir touché à ce qui n'était pas encore à ta portée ?
Mais dans l'absolu, je suis également du même avis. On ne peut pas le savoir si on ne nous le dit pas ; c'est un peu idiot de jouer les vierges effarouchées lorsqu'un apprenti ou un compagnon touche un point du troisième degré.

PRAS Yves 07/12/2013 18:29

Comment savoir ce qu'on ne connait pas ?
Il faudrait connaitre tout de suite tous les grades, puis n'introduire dans les planches que ce qui est convenable. Absurde.
Amateur de Gérard de Nerval depuis bien avant mon entrée en Maçonnerie, je me souviens m'être fait rentrer dans les plumes alors que j'étais fier de tartiner mes connaissances...
Et comment veux tu que je le sache que ce n'est pas de mon grade ?

Magdala 19/01/2014 08:53

Gérard de Nerval n'était certes pas Maçon, mais il était très probablement Martiniste... qui était considéré à l'époque révolutionnaire comme un mouvement ésotérique adogmatique à vocation christique, car dégagé des dogmes de l'église et ouvert à l'universalisme des religions. Cette appartenance secrète et la probable pratique de rituels de loge, le rapproche donc de la démarche maçonnique dans son essence. D'autant plus que les rituels des illuminés avaient été fondés à la fois par Martinez de Pasqually dans une proximité indéniable avec Willermoz.

La Maçonne 07/12/2013 22:14

Merci de ton commentaire, MTCF.
J'aime beaucoup, moi aussi, le texte de Gérard de Nerval, Ce dernier n'était pas maçon (comme quoi!). J'en ai profité pour corriger quelques unes de mes fautes d'accord ... il doit en rester.