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La Maçonne

Manifestations : avec ou sans baudriers ?

Manifestations : avec ou sans baudriers ?

C'est le sujet régulièrement débattu, quelque soit la manifestation à laquelle participe des francs-maçons. Faut-il ou non manifester avec nos baudriers ? Le baudrier est une pièce du vêtement typique aux francs-maçons, quoiqu'il n'appartient pas à toutes les tenues.

Lorsque les discussions sont engagées sur ce sujet, les arguments contre concerne l'extériorisation de la maçonnerie et l'identité réelle ou supposée de l'individu portant le cordon. Littéralement, la franc-maçonnerie est « secrète » ou « cachée ». Cela revient à se demander si les francs-maçons peuvent ou doivent manifester dans la rue, ou faire tout autre acte social comme écrire un communiqué contre le racisme ou pour la liberté de réunion.

La qualité ésotérique de la franc-maçonnerie est déterminée par l'initiation et le secret. Compris au au sens littérale, cela revient à dire à ne jamais s'exposer en tant que franc-maçon (quoiqu'il arrive) et encore moins à indiquer le « secret » (il y a serment).

Or, il n'existe pas plus de liste de secrets que de définition précise sur ceux-ci. Tout l'est ou rien ne l'est. Pour les francs-maçons, c'est « ce qui est dit en loge ». Or, comme en loge, on dit à peu près tout. Peut-on tout « autoproclamer » comme secret ? Se poser la question tourne vite au casse-tête.

D'un point de vue historique, nous apprends Pierre A. Riffard dans son livre « L'ésotérisme », la « première manifestation de l'ésotérisme de la discipline de l'Arcane remonte à la préhistoire, au paléolithique, au magadalénien, à savoir au moment où apparaissent les premiers sanctuaires de fonds, vers 13500 avant JC ». Dans tous les ésotérismes, le secret est caché, le profane écarté et le message est occulté. Bref, la franc-maçonnerie n'a rien inventé (mais cela on le savait déjà).

Suivant les ésotérismes, le Secret était considéré comme dit, visible par tous, voir même largement commenté, mais de telle manière que son sens est caché et ne pouvait être compris que par les « initiés ». Il était alors occulté, modifié. Le symbole est un moyen d'occultation du secret. Il y a serment. « Le secret et le serment sont deux faces d'un unique phénomène », explique Riffard.

Les raisons de ce « serment » sont nombreuses. Il pouvait être une protection contre le monde profane et religieux : le secret devenait une transgression à l'ordre moral et la société. Vu l'anti-maçonnisme actuel, il n'y a pas besoin de prendre autant de précaution, il nous en invente d'autres que nous n'avons pas. Je cite, pour exemple, la condamnation du compagnonnage par la Sorbonne (14 mars 1655) qui établit un « sommaire des pratiques impies, sacrilèges et superstitieuses qui se font pas les compagnons selliers, cordonniers, tailleurs, couteliers et chapeliers. »

« Ils ont entr'eux une jurisdiction, eslisent des officiers, un prevost, un lieutenant, un greffier et un sergent ; ont des correspondances par les villes, et un mot du guet par lequel ils se reconnaissent et qu'ils tiennent secret. » Les pratiques secrètes de ces corporations de métiers sont, d'après la Sorbonne, d'ordre sexuelle. Bon, même l'anti-maçonnisme n'a rien inventé.

Il est aussi vu comme une manière d'assurer aux futurs initiés une surprise ou le plaisir de la découverte de l'initiation (ne pas dénaturer la cérémonie).

Plus généralement, le Secret et sa supposée existence est une façon de diviser l'humanité en deux groupes : ceux qui comprennent le secret et le possèdent (les initiés) de ceux qui ne les comprennent pas et ne le possèdent pas (les non-initiés).

Ainsi, le Chevalier de Ramsay, dans son Discours de Lunéville du 26 décembre 1736, expliquait « Nous avons des secrets : ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées qui composent un langage tantôt muet tantôt très éloquent, pour le communiquer à la plus grande distance et pour reonnoitre nos confrères de quelque langues qu'ils soient. »

Ainsi, le « Secret » serait le langage, plus exactement le symbole – un moyen de communiquer –

Au sens littéral, le Secret n'existant pas, « cacher » des rituels, des textes ou des réflexions demeure paradoxalement le seul moyen d'en avoir un et d'avoir le sentiment d'appartenir au groupe des « initiés », qui se donnent en outre la mission de « préserver » ce Secret. Le Secret est physiquement restreint à quelques décors, textes ou autres mentions des rituels lors des tenues. Il est matériel. Ce qui n'a plus rien à voir avec un Secret métaphysique, spirituel, et encore moins ésotérique, sur la création de l'univers, de l'humanité, ….

Ainsi, montrer ses décors dans la rue (en défilant en bande organisée) va à l'encontre de ce Secret, le décors étant un élément de ce secret, ce en quoi porterait le serment.

Tous les ésotérismes possédaient un serment du Secret, imaginant une punition divine, une foudre s'abattant sur le traite. Le serment appartient au rituel, donc si on admet que c'est le rituel qui est « secret », évoquer l'existence même du serment est déjà trahir le secret. Ainsi, dire que les « décors » n'ont pas à être montré (pourquoi pas ?), c'est avouer l'existence d'un serment – donc trahir le rituel – et même, pire encore, désigner aux profanes la nature même du secret. Autrement dit, si on considère que les décors sont une partie du secret, ce n'est pas de les montrer qui brise le serment, mais de les désigner comme secret. Bigre!

L'autre argument qui est utilisé contre le fait d'arborer ses décors tourne autour du rôle de la franc-maçonnerie au sein de la société. École de pensée, symbolique et ésotérique, le franc-maçon ne doit pas s'occuper de la société, s'en inquiéter, y réfléchir et/ou exposer ses idées publiquement. Ce qui veut dire : le franc-maçon n'appartient pas à la société. On ne sait pas vraiment à quoi il appartient. Cependant, voici la contradiction : toutes obédiences confondues, les conférences publiques et colloques parlent de société et de questions de société. Ce qui signifie que les francs-maçons arrivent à se mettre d'accord sur des sujets de société. C'est quand même une bonne nouvelle.

La franc-maçonnerie parle de pensée, en l'opposant à l'action. L'action se fait ailleurs. La franc-maçonnerie ne remplace pas le parti politique ou l'association militante ou caritative. Du fait de sa volonté d'une pluralité de pensée, l'action demeure théoriquement impossible. Pour agir, il faut accord de tous.

Les francs-maçons sont censés cultiver des opinions et des sensibilités différentes. Ils ne peuvent défiler ou prendre parti – dans un même ensemble – pour un parti politique, une action caritative ou une idéologie. Ils ne possèdent aucune de ses caractéristiques.

« L'ésotérisme, pourrait-on dire, est un phénomène social sans être un phénomène culturel. Il se situe à l'intérieur de la cité mais à l'extérieur de ses institutions, même les plus intellectuelles ou spirituelles.../... Les réalisations sociales de l'ésotérisme sont nombreuses et patentes, et à divers niveaux : juridiques, politique, littéraire, etc. » Explique encore Riffard, dans son excellent livre.

Ce qui apparaît comme une contradiction n'en est pas une. Les ésotérismes, à travers les âges, ont tout autant participé à la médecine, aux sciences et aux arts, donc à la société. Dans tous les ésotérismes, il a toujours existé une séparation des « profanes », ceux qui sont dehors, des « initiés », ceux qui sont dedans. Or, les initiés sont aussi dehors. Les initiés ne se refusent rien. Ce qui est dehors appartient au secret. Le monde, l'univers, l'humanité, sont autant de sujets de leurs quêtes. Le lieu de leur investigation n'est pas fermé – n'est pas le temple – Le temple est le lieu d'échange pour déterminer l'avancement de leur quête, au secret des oreilles profanes.

Ainsi, lorsque l'on définit une franc-maçonnerie – qui se veut ésotérique – comme une société qui ne travaille QUE dans le temple est déjà perdre de vue le caractère ésotérique de la Franc-maçonnerie. Les francs-maçons ne parlent pas du temple, qui est une allégorie du monde, mais du monde qui est symbolisé dans le temple. Le cherchant cherche dans le monde. L'univers entier est son lieu de travail. Le temple est une étape, un arrêt, une transition, un passage obligatoire, mais ne peut suffire en lui-même. Sans la quête, il n'a pas lieu d'exister.

Pour revenir à notre époque et à la franc-maçonnerie, et être (malheureusement) plus terre à terre: dans quoi se classe la lutte contre le racisme, la xénophobie, la violence faite aux femmes, la torture, la peine de mort, l'esclavage, les génocides, la liberté de presse ou de réunion, l'éducation pour tous, … ? Certes, on n'a pas besoin d'être maçon pour être contre le racisme et militer pour la liberté de presse. Cependant, en entrant en franc-maçonnerie, on a au minimum acquis quelques convictions humanistes et réfléchit à celles-ci. Est-ce que lutter contre l'esclavage relève du pouvoir temporel (c'est-à-dire politique d'un pays) et donc ne doit pas intéresser les francs-maçons ? Si oui, ce serait considérer que l'interdit de l'esclavage est pour une époque et une société donnée et devient ainsi une pratique acceptable pour une autre société, à une autre époque et pour un autre pays. Si non, c'est considérer que l'esclavage est inacceptable pour toutes époques, pour toutes civilisations et cela jusqu'à la fin des temps. Je suis, bien sûr, dans la deuxième réponse. L'esclavage était monstrueux hier, il le sera tout autant demain, et je me fiche de la société et de l'époque concernées. Encore une fois, un profane peut le comprendre – inutile d'être francs-maçons. Cependant la division des sujets de préoccupation des francs-maçons en les classant entre un « profane » et un « maçonnique », comme on le voit aujourd'hui dans nos temples, est inquiétante. Tout rejeté en « profane » ce qui relève d'une société est de ne pas distinguer ce qui est du temporel de l'intemporel – du matériel et du spirituel – En quoi, l'abolition de l'esclavage est spirituel ? Va-t-on me demander. L'abolition de l'esclavage est la conséquence d'une définition de l'être humain : un être libre, vivant qui n'est propriété matérielle de personne. Elle est aussi la conséquence d'une notion d'égalité entre être humain. De cette définition de l'humain se construit sa démarche initiatique. La démarche spirituelle est c'est très certainement sa force, proposée en maçonnerie, est de ne jamais fermé la définition de l'être humain.

On pourrait opposer à cela : la retraite. Militer pour un plan de retraite particulier dans un pays relève d'une politique temporelle, donc profane. On peut aussi le justifier en disant, ce qui est vrai, que la notion de retraite n'existe pas dans toutes les civilisations et qu'elle peut très bien disparaître dans l'avenir. Or, le traitement de la personne trop vieille pour être productive est une préoccupation intemporelle. Je m'explique : la personne âgée soit était à la charge des enfants, soit était tuée car ne « servant à rien » , se suicidait dans un rituel adapté ou encore l'individu mourrait bien avant le temps d'être assez âgé pour prendre une retraite. On peut certes considérer que ces différentes options ne soient pas une préoccupation majeure et maçonnique et peuvent, demain, être une caractéristique de notre société et notre pays. Or, comment parler d'humanisme ?

Le Droit Humain et la Grande Loge Féminine de France ont décidé de manifester pour le libre accès à l'IVG en Europe et dans le monde, protestant contre la loi anti-IVG espagnole, le 1er février. Les femmes sont des êtres humains.

Lilithement vôtre,

Livre : Pierre A. Riffard - L'ésotérisme - Editions Robert Laffont, Collection Bouquins (2003)

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zola 10/02/2014 11:22

Extériorisation ou travail de l'ombre, c'est, depuis mon entrée en maçonnerie, un des paradoxes que je n'ai pas encore pu résoudre. Comme le dit bien Lilith, les sujets de société ne nous sont pas étrangers et notre oeuvre doit se continuer à l'extérieur du temple. Mais alors, à visage découvert? Je ne sais pas répondre à cette question. Les valeurs de la FM sont humanistes, ouvertes sur les autres et nous avons le mérite de nous poser des questions et d'essayer d'y trouver des réponses (et non pas la Réponse). Nous n'avons pas de honte à être franc-maçon. Mais la franc-maçonnerie est un chemin individuel, c'est à chacun de trouver sa place et son mode d'action pour défendre ses idées et ses valeurs. A ce titre, les communiqués des obédiences n'ont pas forcément lieu d'être. Maçon, je me comprend mieux en tant que personne et je me définis mieux en tant que citoyen. Cela devra influer sur mes engagements et sur leurs formes. Nous sommes des travailleurs de l'ombre, nous n'en cherchons aucune gloire personnelle, aucune reconnaissance. A ce stade de ma réflexion, le port du baudrier ne m'apparaît pas apporter grand chose dans la démarche citoyenne.

Jean-Yves 11/02/2014 07:51

La phrase de De gaulle a été zapé. Je la restitue: les F.°.M.° sont trop peu nombreux pour qu'on s'y intéresse et trop nombreux pour ne pas s'y intéresser.

Jean-Yves 11/02/2014 07:47

Un peu d'histoire, peut être pour saisir ce qui plombe ce débat. A la Libération les Ob.°. Maçonniques allèrent demander expressément la levée de l'interdiction promulguée par Vichy. Le G. De Gaulle ni vit d'autant moins d'inconvénient qu'il déclara: >. Tout est dit dans ce raccourci et aujourd'hui encore cette phrase ou sentence, a sa justification. La "Glorieuse" troisième République était, entre autre, une République de Maçons qui se délita et se saborda en votant les pleins pouvoir à Pétain. Cela laisse des traces dans nos consciences. Et fait débat aujourd'hui encore pour définir de quelles manières notre visibilité et lisibilité doivent être abordées. Ne jamais perdre de vue le poids de l'Histoire. Ce que je pense profondément, c'est que nous devons réinventer une F.°.M.°. C'est heureusement difficile, et quelques blog, dont celui de notre Lilth, participe à cette continuation de notre Histoire en la vivifiant. Gloire au travail!

La Maçonne 10/02/2014 20:31

Tout d'abord, j'aime beaucoup vos commentaires, qui me permettent de réfléchir à la question.
Pour répondre à yaka, il n'y a aucuns journaux et articles au sujet de la dernière manifestation du 1er février mentionnant la participation de la GLFF et du DH. Cela n'intéresse que les FM.
De même, le communiqué commun du DH et de la GLFF n'a nullement été repris par la presse. Bref, ce que nous faisons n'intéresse personne ...
Ce qui intéresse la presse ce sont les sujets à scandales (escroquerie, par exple) pas ce que nous faisons. Ainsi, défiler en baudrier ne change rien, il indique juste que la maçonnerie se prononce et souhaite participer à la vie de la cité (pour ceux que cela intéresse). Si nous étions toujours dans nos temples, à ne jamais en sortir, à ne jamais communiquer à l'extérieur, ce serait quand même triste (pour nous) et, je crois, inquiétant (pour les autres).

yaka 10/02/2014 20:06

je pense que nos sœurs et frères ne défilent pas pour leur gloire personnelle, mais bien pour montrer que nous ne restons pas insensibles au progrès de l'humanité. Et pour le marquer, ils défilent en baudrier. Mais dans l'absolu, qui en a parlé sinon que les francs-maçons ? Combien de quotidiens et journaux télé ont relevé leur présence en expliquant pourquoi ils se dévoilaient ? ( n'étant pas Français, je ne sais répondre à cette question).

yaka 09/02/2014 21:24

Les maçons américains ne se privent pas de défiler en cortège, bannière et baudriers au vent.
Notre culture est différente, l'anti-maçonnisme que nous connaissons nous fait craindre des représailles de la part des groupes de fanatiques. Faut-il pour autant ne pas agir ? Doit-on défiler en notre nom seul, alors qu'au fond de nous nous agissons en tant de maçon ?
Combien de sites et de livres ne révèlent pas les noms d'illustres sœurs et frères ayant participé aux grandes avancées humanitaires, à l'art ou encore à l'architecture. C'est avec fierté qu'on les cite en exemple pour expliquer que nous ne sommes pas tous corrompus et affairistes. Alors, pourquoi ne pas montrer aujourd'hui que nous nous battons pour certaines valeurs en défilant avec une pièce de tissus reconnaissable par tous ? Même si ce baudrier n'a de sens que lors de la tenue.
Avant, j'étais contre, mais avec le temps je me demande si la réponse n'est pas plus nuancée qu'elle n'y paraît.