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La Maçonne

Si Maria Deraismes m’était contée …

Si Maria Deraismes m’était contée …

Les Chroniques d’Histoire du blog Gadlu.Info, signé par Hervé Hoint-Lecoq, nous a proposé un article dédié à Maria Deraismes. Ce travail documenté situe Maria Deraismes dans un contexte historique et nous rapporte les réactions de la franc-maçonnerie anglaise de l’époque. Hervé Hoint-Lecoq nous propose aussi la lecture de l’allocution (comment ne pas l’appeler ainsi) de Maria Deraismes le jour de son initiation. http://www.gadlu.info/ca-sest-passe-enjanvier-1882-reception-de-marie-adelaide-deraismes-1ere-femme-franc-mac-enfin-cest-complique.html

Nous connaissons toutes et tous les grandes lignes de l’histoire de cette première sœur, fondatrice de l’obédience « le Droit Humain » en 1893. Née en 1828, journaliste, érudite, féministe, elle fut remarquée par ses talents d’oratrice. Elle fut initiée le 14 janvier 1882 dans la loge « les libres penseurs » du Pecq. En mars 1893, elle réunit et initia les premières femmes qui par la suite constituèrent la première loge de l’obédience mixte, dont la fondation effective date d’avril 1893, dont elle devint la première Vénérable Maîtresse. Elle mourut le 6 février 1894. Elle ne connut jamais l’obédience et, hormis ses premiers mois d’existence, son évolution.

Plusieurs questions se posent concernant Maria Deraismes et le Droit Humain. Pourquoi avoir attendu 12 ans ? Qui était-elle en dehors de l’icône maçonnique que l’on a fait d’elle ? Quelles étaient réellement ses idées ?

C’est à cette dernière question que je vais tenter de répondre.

En effet, l’allocution donnée lors de son initiation, que Hervé Hoint-Lecoq nous présente dans son article, nous éclaire en partie. François Jupeau-Réquillard dans son livre « l’initiation des femmes » analyse les raisons pour lesquelles l’initiation de Maria Deraismes n’a pas conduit à des conséquences plus avantageuses pour les femmes. L’auteure souligne les contradictions de Maria Deraismes (et avec elle, Georges Martin). L'auteure présente un féminisme "bourgeois", de "petits pas", plus concentré à un discours mère-épouse-famille qu'a celui de l'émancipation dans tous les domaines des femmes.

Revenons au début. Dès 1866, Maria Deraismes fut invitée par Léon Richez à faire des conférences au Grand Orient de France. Il reste peu de trace de ces conférences, de ces écrits, en dehors d’un livre intitulé « les Œuvres Complètes de Maria Deraismes », une compilation de discours classé par thèmes qu’elle a rassemblé elle-même en 1891.

Dans sa préface, elle y explique :

Si Maria Deraismes m’était contée …
Si Maria Deraismes m’était contée …
Si Maria Deraismes m’était contée …

En 1878, elle organisa avec le même Léon Richer, frère du GODF, le premier Congrès International du Droit des Femmes, qui fut un échec. La question liée au droit de vote des femmes ne fut pas abordé. Suivant Françoise Jupeau-Réquillard, c’était un interdit posé par Maria Deraismes elle-même. Pour d’autres auteurs, c’était un interdit de Léon Richer. Peu importe, ceci conduit les femmes à quitter ce premier congrès.

Hubertine Auclert publia son discours sous le titre « le Droit Politique des femmes, question qui n’est pas traitée par le Congrès International des Femmes » et fonde une association féministe rivale à celle de Maria Deraismes.

On peut y voir, dans ces contradictions, plutôt une compromission liée à ses relations avec les hommes politiques de la Gauche opportuniste, qui au pouvoir en 1877, souhaitait rassurer la petite bourgeoisie.

En 1880, furent adoptées les lois sur la liberté de presse, de réunion, d’association. Les femmes obtinrent le droit du divorce en 1884, mais en instaurant une notion d’offense conjugale (le consentement mutuel se trouvant interdit). La recherche en paternité est refusée. La gauche radicale n’accorda pas plus de droits aux femmes que leurs prédécesseurs. Ce n’est pas faute d’avoir été entouré des femmes et d’hommes féministes et de francs-maçons. La politique a des raisons que la raison ne connait pas.

Les réelles motivations de Maria Deraismes, dans ce contexte, ne semble guère plus claire. Pourtant, la lecture de ses discours qui s’étendent sur une période allant de 1866 à 1891 nous montre un tout autre aspect de ses idées et du développement de celles-ci.

Dans un discours adressé aux « femmes riches », plus exactement la classe privilégiée et oisive des femmes de la grande bourgeoisie, en 1865, elle leur demande de se réunir, d’assembler leurs efforts pour obtenir des droits pour toutes. Elle y développe, dans l’esprit de son époque, une longue démonstration voulant expliquer, à tous les âges de l’humanité, les raisons pour lesquelles les femmes sont infériorisées au regard des lois humaines, y critique la religion, mais aussi la science : « Pour être franc, devons tous reconnaître que depuis cent cinquante ans, la physiologie nous promène de conjecture en conjecture ; elle promet ce qu’elle ne tient pas, elle affirme ce qu’elle ne sait pas. » et de continuer : « L’homme est apte à concevoir et à accomplir ce que la femme ne peut exécuter ; l’homme représente la raison, la femme le sentiment ; l’homme étonne par son génie, par la hardiesse de son entreprise ; la femme séduit, touche, émeut par sa beauté, sa grâce, sa charité exquise […].De la femme sensible, sentimentale, à la femme ange, il n’y a qu’un pas : les femmes sont des anges. Je ne connais pas les anges, je soupçonne assez volontiers qu’il existe quelques part es être mieux doués que nous […].Ce que je sais, c’est que toutes les fois qu’un ange tombe ici, il est assez malmené ».

On y trouve volontiers un style – une forme d’humour grave – mais aussi une première idée qui dément, finalement, l'idée qu'elle mena un féminisme du "petit pas".

Dans ce même texte, elle ne présente pas des femmes victimes, indolentes ou dociles – mais des femmes « insurgées » suivant sa propre expression – désireuses d’acquérir pour elles, les mêmes droits que les hommes.

Dans un discours prononcé en 1879 devant la « Société des amis de la paix et de la liberté », dont certains développements pourraient encore servir à nos politiques, elle y défend le « suffrage universel » mais aussi le droit de vote des femmes récusant les uns derrière les autres les arguments des opposants.

Ainsi, au sujet du « cléricalisme » des femmes, elle rétorque : « Pourquoi donc alors la société n’a-t-elle pas donné à la femme comme à l’homme, une somme égale de lumière ? On dirait vraiment que le cléricalisme est d’importation féminine." Et de s’exclamer « Quoi ! Les femmes en politique gâteraient tout ? Hélas, il me semble qu’en ce sens les choses sont bien avancées ! ». Plus loin, on peut lire : « La politique du suffrage universel est donc la clé de voûte de toute société soucieuse du progrès. Si elle n’a pas donné tous les résultats qu’on en espérait, c’est que le suffrage universel, amputé d’une moitié, n’a jusqu’ici fonctionné que sur un pied et en boitant laissant sans emploi une grande partie de ses forces, en ayant refusé la femme comme auxiliaire. »

Dans un discours, dont le titre est la femme et la société, dans lequel elle fait le portrait des femmes de son époque, sans aucun droit, aucune loi pour les protéger et laissée dans la plus totale ignorance. Je vous laisse apprécier ce passage qui ne saurait être mieux présenté.

Si Maria Deraismes m’était contée …
Si Maria Deraismes m’était contée …
Si Maria Deraismes m’était contée …

Ainsi, Maria Deraismes souhaitait et savait défendre l’obtention de droits politiques pour les femmes, comme sociaux, économiques et sexuels.

On pourrait même dire que si elle savait les défendre, argumenter en leur faveur et le faisait, ce n’était pas le cas de ses « alliés » masculins : ces hommes et ces francs-maçons ayant accédés au pouvoir, qui ont continué à malmener les droits des femmes.

L’allocution de Maria Deraismes, donnée lors de son initiation, aux frères présents, présente sous une autre forme les grands thèmes liés aux droits des femmes. Cependant, on y trouve aussi ce qui était ses espoirs au travers de son initiation. Il y apparait un projet. Cette première initiation devait conduire à d’autres :

« S’il ne s’agissait que de la réception de mon infime personne dans la franc-maçonnerie, s’il ne s’agissait que du faible apport que je puis vous offrir, le fait lui-même serait mince et de peu de portée ; mais il a bien une autre importance. La porte que vous m’avez ouverte ne se refermera pas sur moi, et toute une légion me suivra. »

Et plus loin de regretter : « Ah ! Si la franc-maçonnerie avait bien été pénétrée de l’esprit de son rôle ; si elle eut pris l’initiative, il y a seulement 40 ans, elle eut accompli la plus grande des révolutions des temps modernes, elle eut évité bien des désastres. »

« L’admission de l’élément féminin, disait-elle encore, était pour la franc-maçonnerie un principe de rajeunissement et de longévité. »

Nous connaissons la suite qui, malheureusement, l’a fait mentir. Il fut certainement difficile pour Maria Deraismes d’être à la fois « avec » et « contre » les mêmes opposants. Elle espérait que, grâce à ses collaborations masculines, les idées féministes auraient plus de poids, d'acteurs et toucheraient toutes les couches de la société rapidement.

La franc-maçonnerie sous la IIIème République n’a pas développé et défendu des droits pour les femmes. Les frères se sont contentés d’une posture symbolique, n’y voyant certainement qu’un exercice pieux, sans en mesurer l’urgence, voir même le combattant autant dans les loges que dans les assemblées politiques. On ne peut mettre, cependant, en doute la sincérité de Maria Deraismes, ni même de la considérée comme "tiède". Elle pris soin durant son existence de développer et d'argumenter ses idées.

Après sa mort et celle de sa sœur Anna, la Société pour l’amélioration du sort des femmes, que Maria avait fondé avec Léon Richer, ne réussit pas à suivre le début du 20ème siècle. Ce sera l’association fondée par Hubertine Auclert et ses méthodes plus musclées qui se remarquèrent et furent imitées partout dans le monde.

Dans ses "œuvres complètes", c'est-à-dire ses discours, publiés en 1891, soit quelques onze ans après son initiation, Maria Deraismes a rédigé deux notes. La première mentionne que la situation des femmes est bien en retard par rapport aux autres pays, dont l’Angleterre – qui si les francs-maçons riaient de l’initiation de Maria, ils faisaient alors face à une autre invention française et bien plus turbulente : les suffragettes initiées par Hubertine Auclert, une de celle qui quitta le premier congrès international organisé par Maria Deraismes et Léon Richer.

La seconde annonce (à mots couverts) la fondation de la première loge « le Droit Humain » que je vous laisse découvrir.

Si Maria Deraismes m’était contée …

"Il faut bien reconnaitre qu’en France la suprématie masculine est la dernière aristocratie. Elle se débat vainement, son tour de disparaitre est proche."

Elle a dit.

Lilithement vôtre,

Note : La ligue des droits des femmes, fondée par Léon Richer et qui compte Victor Hugo comme président. Au début du 20ème siècle, la ligue entra dans le mouvement des suffragettes initiées par Hubertine Auclert. Parmi les participants, on notera Marie Martin (épouse de Georges Martin), Marie Bonnevial (qui fut l’une des femmes initiées par Maria Deraismes).

Dans son livre commémoratif (50 ans de féminisme) publié en 1920 ( !), il est écrit ce qui suit : « L. Richer a un double souci : éviter les questions (religieuses et politiques) susceptibles de diviser les partisans de la cause des femmes ; éviter aussi des revendications qui, justes en soi, peuvent heurter une opinion peu préparée, au point que pour le grand public la perspective de femmes avocates parait alors invraisemblable et tout à fait risible. C’est pourquoi sans renier le principe de l’égalité politique des sexes, L Richer considère que le moment n’est pas venu de la revendiquer effectivement».

Il faut être, en effet, être bel et bien un homme pour décider de ce qui peut être revendiquer ou pas au nom des femmes.

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