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La Maçonne

La théorie de la « victime émissaire » 

La théorie de la « victime émissaire » 

René Girard a développé fin des années 1970 la théorie de la victime émissaire (bouc-émissaire) et plus exactement celle du désir mimétique à l'origine des violences. Son récent décès a fait découvrir à bons nombres de français cette dernière, qui – pourtant – est développée voir utilisée partout dans le monde.

La théorie du désir mimétique considère que le désir est sans objet, reposant sur rien. Le désir nait de l'imitation, c'est-à-dire un objet devient désirable parce qu'il est désiré par un tiers. Ce désir de la même chose par tous entraîne la rivalité et donc une série de violence en chaîne. René Girard s'est donc demandé puisque cette violence aurait détruit de l'humanité toute entière depuis longtemps, comment elle a géré ce désir mimétique. Il a, ainsi, découvert le rôle du bouc-émissaire dans un mécanisme de groupe ou collectif.

En effet, ne devient pas bouc-émissaire n'importe qui et encore moins dans n'importe quelle circonstance. On peut imaginer que des groupes (soyons optimistes) fonctionnent assez bien pour se passer de désigner un bouc-émissaire pour gérer une frustration générale.

Cette imitation du désir, selon Girard, conduit à créer l'indifférenciation. Les institutions perdent leur capacité à réguler la société, leur pouvoir et même cessent de fonctionner. L'indifférenciation, c'est bien sûr refuser la différence, uniformiser les individus au sein du groupe, créer une norme « collective » de l'individu pour qu'il soit accepter dans le groupe. S'ajoute à cela, ce que René Girard nomme « l'aplatissement des ordres culturels », c'est-à-dire que l'individu perd sa place ou a le sentiment qu'il n'est pas reconnu en fonction de ses valeurs. C'est aussi l'anéantissement des échanges culturels bien sûr permettant une différenciation. Si les institutions existent pour réguler et pour servir de médiateurs, sinon de liens – peut-on parler d'identité ? - entre les individus, les « ordres culturels » quant à eux permettent à l'individu de se créer des liens, des échanges – et donc de disposer d'une culture, non pas commune mais transmise. S'il n'y a rien à transmettre, il n'y a plus de culture. L'indifférenciation passe par la perte de culture et de repère culturel qui puisse être à la fois échangé et transmis.

Ainsi, le bouc-émissaire (ou la victime-émissaire) est différente. Toute une littérature la définit en fonction de cette différence et, de son rôle, au sein de la crise. René Girard considère que le bouc-émissaire (ou le groupe désigné comme tel) est toujours innocent des crimes qu'on lui attribue.

Cette victime émissaire, revêtant le costume de la différence, peut aussi prendre celui d'être ce que les autres ne sont pas ou bien posséder ce que les autres ne possèdent pas. Nous sommes, en effet, en plein désir mimétique. La victime-émissaire a souvent des traits extraordinaire dans un monde où l'indifférenciation règne en maître. René Girard considérait que notre société moderne est plus encline à supporter l'indifférenciation – ces institutions étant plus solides. Personnellement, je n'en suis pas certaine. Nos sociétés étant éclatées en plusieurs groupes sociaux (écoles, entreprises, etc), il y a plus de chance que ces groupes dans une indifférenciation généralisée ou une normalisation à leur propre repère désignent de leur côté un bouc-émissaire considéré comme « hors système » engendrant la violence.

Le bouc-émissaire est accusé – sinon il n'aurait aucun intérêt – d'être la cause des frustrations réelles ou supposées de la collectivité.

Il est aussi intéressant de souligner l'importance du politique et/ou du religieux suivant les périodes de l'histoire de l'humanité. Institutions en perte de pouvoir, leur intérêt est, bien entendu, de n'être pas désigné par la vindicte populaire d'être la cause des souffrances de la population, mais de désigner un « bouc-émissaire ».

René Girard reconnaît dans la crise collective l'importance de la culture – plus exactement de l'inculture dans l'indifférenciation – l'absence d'échange et donc de communication.

Peu à peu, nous ne savons plus nous parler, communiquer entre nous, trouver de quoi échanger, comme dans les vieux couples perdant leurs liens. Les médiocres ont ainsi besoin d'un bouc-émissaire pour trouver un lien avec la collectivité, une place dans celle-ci, de quoi se sentir valorisé et reconnu. Le collectif ne fait plus son travail pour créer ce lien nécessaire. Il ne permet plus d'éviter la violence qu'elle soit verbale ou physique. Les cas de harcèlement à l'école, touchant plusieurs milliers d'élèves, montrent de manière bien plus criantes que les coquilles au bac la part de responsabilité de celle-ci en tant qu'institution qui ne fonctionne plus (ou plus aussi bien qu'elle ne devrait).

Nos obédiences et nos loges sont aussi des collectivités. Une loge en crise qui désigne son bouc-émissaire (voir même plusieurs), cherchant à les expulser du groupe, les accusant d'être la cause de la crise, a bien sûr perdu sa capacité à l'échange et à la transmission. Elle commet un crime capitale, s'il en est, ayant défini au sein de son groupe une uniformisation des individus, la rendant incapable d'accepter la différence – les différences – entrant les deux pieds dans le plat de la médiocrité et signant sa perte de repères.

Les différents discours sur l'immigration de ces dernières années d'un côté ou de l'autre de l'échiquier politique modélisant un portrait-type de la victime émissaire, ayant des traits « différents » montrent à quel point la notion de "bouc-émissaire" et la théorie de René Girard a son intérêt. Les Roms pour les uns, les musulmans pour les autres, ceux qui ne sont pas de « race blanche » couleur si chère à Nadine Morano, les francs-maçons pour les complotistes, notre société a l'embarras du choix dans son indifférenciation morbide.

Je suis aussi surprise du traitement fait « aux femmes voilées » qui – pour le coup – portent à elles-seules tous les maux. Faisant du prosélytisme religieux au sein de nos institutions laïcisées, alors qu'elles sont, elles-mêmes, déjà victime-expiatoire au sein de leur communauté. Leur seul voile en fait des victimes émissaires bien idéales. Ne sont-elles pas accusées de conduire les hommes tout droit dans le péché à la moindre mèche de cheveux dévoilée ?

Peut-on affirmer que les femmes ont été des victimes émissaires dans les sociétés ou communautés patriarcales, femmes auxquelles il était interdit même d'apprendre à lire et à écrire de peur qu'elles ne mettent le monde civilisé dans la pagaille la plus sombre ? Elles n'avaient pas le droit de vote de peur qu'elles renversent les pouvoirs et les institutions en place de la 3ème République.

Il y a, en effet, dans la définition de la victime-émissaire, une notion – qui me dérange – celle du consentement voir de l'acceptation de ce statut si particulier. La victime émissaire consentante est celle qui se tait, qui ne proteste pas devant les accusations qui lui sont faites.C'est celle qui est déjà battue. René Girard faisait de Jésus le bouc-émissaire par excellence. Une sorte de prototype, devrait-on dire. Supérieur en tout - plus beau, plus sage, plus intelligent et bien sûr plus divin - il a été crucifié sur l'autel de la peur pour la paix de tous. Plus historique et plus réel, Louis XVI a perdu sa tête sous le coup d'une condamnation populaire. Les deux ont pour point commun non pas leur royauté mais d'avoir consenti à être sacrifié pour le bien de tous.

Celle qui se rebiffe, se défend, fait face à ce « tous contre un » transforme sa différence en culpabilité de ce tous, faisant du carnage ce qu'il est.

Pas plus tard que cette semaine, nous découvrons (non sans en rire) que les homosexuels pourront donner leur sang s'ils sont abstinents sexuellement depuis plus d'une année. Ceci est présenté comme une « avancée » pour les droits des homosexuels. Il y a, malgré tout, désignation un groupe d'individus (différents) comme bouc-émissaire de propagation du virus du sida au travers des transfusions sanguines. On peut s'interroger sur l'imaginaire collectif et celui de nos politiques.

Parmi toutes ces victimes émissaires que l'humanité s'est trouvée, quel était le désir mimétique qui a engendré autant de violences? Qu'avaient-elles que les autres n'avaient pas?

La théorie de la « victime émissaire » 

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Lebeau 08/11/2015 13:50

Notre légende d'Hiram en est une parfaite illustration: un désir, une demande refusée, un crime, et la justice "immanente" qui passe...

La Maçonne 09/11/2015 10:00

C'est exactement cela. Un autre prototype de la victime émissaire! Tout d'ailleurs s'y retrouve.
Désir mimétique de devenir maître, refus de l'échange et de communication, perte d'identité et de liens des 3 compagnons.
Désignation de la victime pour ses traits extraordinaires et sacrifice de celle-ci ...
mais, néanmoins, cela voudrait dire que le groupe compagnon ou tous sur le chantier serait en perte de repères ou de culture, que l'institution ne fonctionne pas.
La victime émissaire est désignée par la foule, ll'anonyme, par tous ...
Du coup, le parallèle a sa limite. Du moins se discute.