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La Maçonne

Les anabaptistes : les défricheurs du désert.

A la fois, modèle d'assimilation ou échec de l'intégration, prisonniers de leurs coutumes, dont les modes d'existence sont (encore même aujourd'hui) pour leurs descendants source d'un romantisme champêtre, il est difficile de se faire une idée précise sur les anabaptistes de leur arrivée dans l'Est de la France au 16ème siècle à nos jours. Ils sont nommés anabaptistes (terme que je choisirais), mennonites, frères « Suisses » ou bien amish (pour le terme le plus connu de nos jours).

Peu nombreux – on en dénombrait 2000 en France  au 18ème siècle ! – les anabaptistes représentent une communauté religieuse ultra-minoritaire, dont finalement même à force de recherche, on ne sait rien. Tantôt, on les présente comme une population recherchant l'isolement, un peu rustre et craignant la compagnie de leurs contemporains, ou encore des agriculteurs et éleveurs progressistes, possédant un don presque surnaturel ou encore comme des médecins à moitié sorciers (ou vice-versa).

Je vais vous raconter, dans cet article, une histoire dans laquelle il y a une part de vérité, mais aussi une part de légende, reposant sur des recherches historiques sérieuses, mais aussi des ouvrages traitant du sujet (si on peut appeler cela ainsi) plus difficile à appréhender.

Le plus connu (et devenu l'incontournable) est celui intitulé « les Anabaptistes des Vosges » de Alfred Michiels, publié en 1860. Il romance la vie des anabaptistes en allant à leur rencontre, dans un genre des érudits du 19ème siècle, appartenant à la culture dominante, se disant humanistes qui se résume à « j'ai visité les sauvages locaux pour me rendre compte qu'ils étaient bien plus intelligents qu'il n'y paraît et je vais vous raconter pourquoi. » Dans un autre genre, bien plus désagréable, et publié à la même année, il faut citer la thèse présentée à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, intitulée « les anabaptistes à Strasbourg », de Louis Hauth.

 

Les anabaptistes : une réforme radicale.

Il n'y a, tout d'abord, pas une histoire anabaptiste car il existe plusieurs groupes anabaptistes.

Les premiers anabaptistes apparaissent en Suisse (Zurich) dans les années 1520 dès les débuts de la Réforme. Le premier baptême d'adulte sera pratiqué le 21 janvier 1525 à Zurich parmi d'anciens élèves et amis de Zwinlgi. Il s'agira là d'un événement fondateur de l'anabaptisme. En dehors de poser les bases au sujet du baptême, les « frères Suisses » - comme ils seront appelés longtemps en Alsace et dans l'Est de la France – formeront la première église libre. Ils posent une critique de leur société en refusant de fréquenter l'église officielle, militant pour la séparation des pouvoirs publics et de la religion,refusant de prêter tous serments et de servir sous les drapeaux. Dès 1527, ces premiers anabaptistes écrivent leur règles :

  1. le baptême est réservé aux adultes.  « remarquez ceci pour ce qui est du baptême : le baptême doit être donné à tous ceux qui sont enseignés concernant la repentance et le changement de vie, et qui croient en vérité que leurs péchés ont été ôtés par le Christ (le baptême doit être donné) à tous ceux qui veulent marcher dans la résurrection de Jésus-Christ [...] Par là se trouve exclu tout baptême d'enfants, la pire et première abomination du pape. [...] »

  2. Mise à l'écart du frère ou de la sœur tombé dans le péché – ce que l'on oublie de dire qu'au 16ème siècle, il s'agissait d'une avancée au regard des us & coutumes de l'église catholique qui préférait les bûchers pour les hérétiques et les emprisonnements. « nous avons été unis comme il suit, sur l'exclusion. L'exclusion doit être employée à l'égard de tous ceux qui se sont donnés au Seigneur, […] et qui, cependant, (ont un faux-pas de quelque manière et tombent dans une faute et un péché, y étant précipités par ignorance. Ceux-ci doivent être exhortés deux fois et secret et la troisième fois ouvertement corrigés devant toute l'assemblée selon le commandement de Christ (Mt 18:15s).  »

  3. « Unité de cœur » lors de la Cène. Il s'agit là de définir le cœur de la cérémonie religieuse plus exactement du culte lui-même et de sa nature. En effet, le cérémonial religieux est particulièrement absent voir manquant. « en ce qui concerne la fraction du pain, nous avons été rendus un d'accord ainsi: tous ceux qui désirent rompre un même pain en souvenir du corps brisé du Christ, et tous ceux qui veulent boire un même breuvage pour le même souvenir du sang versé de Christ, doivent d'abord être unis à un corps de Christ, c'est-à-dire dans l’Église de Dieu (idle gmein gottes), dont Christ est la tête, et ceci par le baptême. [...] »

  4. La séparation avec toutes les églises, avec tous les pouvoirs politiques et interdiction de porter une arme et de faire la guerre. «De tout cela nous devons apprendre que tout ce qui n'est pas uni à notre Dieu et à Christ, n'est autre choses que l'abomination que nous devons éviter. Cela comprend toutes œuvres et tous cultes papistes et néopapistes, rassemblements, fréquentation d’Églises, maisons de boissons, garanties de cités, engagements de mauvaise foi, et d'autres choses semblables, que le monde apprécie hautement, [...]  les armes diaboliques de la violence, telles qu'épée, armure et autres choses semblables, avec toutes leurs utilisations, en faveur de nos amis ou contre nos ennemis (cf. Mt 5:39). »

  5. Nomination du pasteur appelé « l'Ancien » qui peut prononcer les exclusions (avant la cérémonie de la Cène). Cette charge implique, bien sûr, une exemplarité du pasteur qui peut-être révocable: «  [...] Le pasteur dans l’Église doit absolument être en accord avec l'ordre de Paul (1Tm3:7), c'est-à-dire être quelqu'un qui a un bon témoignage aux yeux de ceux qui sont en dehors de la foi. La charge d'une telle personne doit être de lire, d'exhorter, d'enseigner, d'avertir, de corriger (straffer) ou d'exclure (bannen) dans l'assemblée, de diriger adéquatement tous les sœurs et frères dans la prière et dans la fraction du pain, [...] Mais celui-ci (le pasteur, "hirt") doit être soutenu (erhalten) là où il aurait des besoins, par l'assemblée qui l'a choisi, […] Mais si un pasteur devait faire quelque chose de répréhensible (das s straffen wer), rien ne doit être fait à son égard sans la parole de deux ou trois témoins. Si les pasteurs pèchent, ils doivent être corrigés devant tous, afin que les autres en aient de la crainte (1 Tm 5:20). Mais si le pasteur est chassé (vertriben) ou ramené au Seigneur par la croix, un autre doit être ordonné à sa place sur l'heure, [...] »

  6. Interdiction de tuer, d'utiliser une arme, de participer à la justice temporelle (juges, avocats, etc.)

    « nous avons été unis ainsi concernant le glaive. [...] Dans la loi, le glaive est ordonné pour la punition des méchants et pour leur mort, et pour l'employer ont été instituées les autorités terrestres (die weltlichen oberckeiten, cf. Rm 3:31ss.) Dans la perfection de Christ cependant, seule l'exclusion (bann) est employée pour avertir et séparer celui qui a péché, on ne met pas à mort la chair, mais on utilise uniquement l'exhortation et le commandement de ne plus pécher. [...] Les magistrats du monde sont armés de pointes et de fer, mais les chrétiens sont armés de l'armure de Dieu, de la vérité, de la justice, de la paix, de la foi, du salut et de la Parole de Dieu (comp. Ep. 6:13-17) »

  7. Le serment (jurer) est interdit. « nous avons été unis ainsi concernant le serment (eid). Le serment est une confirmation entre ceux qui se querellent ou qui font des promesses. Dans la loi, il a été demandé qu'il soit fait au Nom de Dieu uniquement pour dire la vérité et non pour tromper (Lv 19:12). [...] Quand on jure, on promet des choses futures, comme fut promis à Abraham le Christ que nous avons reçu longtemps après. Mais quand on rend témoignage, on témoigne concernant le présent, qu'il soit bon ou mauvais ; [...] »

 

Illustration : anabaptistes persécutés

Si on souligne la porté radicale de la Réforme proposée par les anabaptistes, on ne souligne pas assez ses éléments révolutionnaires à une époque où le pouvoir temporel (état) et le pouvoir spirituel (église) étaient liés (voir les mêmes).

Est-ce cette non-violence dans un siècle particulièrement violent qui dérange le plus ? Le refus de prêter serment ? La spécificité de l'anabaptisme est aussi de manquer de cultes, de cérémonies et de rituels – et donc de ce qui ressemble de plus prêt à permettre de maintenir une population via un prêtre ou un pasteur . L'anabaptisme considère que l'Ecriture seule juge la tradition (sola scriptura) et que le salut de l'âme provient de sa seule foi sans avoir besoin d'intermédiaire (le sole fide). Les autorités virent, dans cette auto-exclusion, une révolte bien plus politique qu'elle n'était religieuse. Les anabaptistes remettaient en cause une société, en faisant une critique amère, et désiraient « en sortir ». Ce n'est pas étonnant de découvrir qu'ils subirent de nombreuses répressions, que ce soit du côté des pouvoirs protestants que des pouvoirs catholiques. Ces premiers anabaptistes migrèrent dans toute l'Europe et en particulier, pour ce qui m'intéresse, en Alsace.

Dans son « Histoire des anabaptistes » signé par le père François Cartou de la Compagnie de Jésus, en 1706, soit deux siècles après les événements (il faut croire que les sujets anabaptistes inquiétaient toujours), on peut lire les différentes chasses aux anabaptistes qui fut organisées –  par exemple  :

« La petite Ville de Bruxelle, du Dioceze de Spire, fut la plus sévérement traitée. C'étoit dans son sein qu'on avoit vû éclorre la troupe la plus formidable des séditieux. Depuis peu même Bruxelle avoit servi de retraite à un corps de dix mille révoltez. Sa rage contre les Eccleſiaſtiques , 8c contre les Magiſtrats n'avoir point eu de bornes. »

Ailleurs encore, le jésuite Cartou trouve des troupes (armées !) d'anabaptistes de 8000 hommes.

Dans le droit romain, plus précisément dans le code Justinien (530 ap. J-C, reprenant les édits de 318 et 330), les « rebaptiseurs » étaient passibles de la peine de mort.

Le mot « anabaptiste », lui-même, désigne cette peine capitale. Ainsi la désignation « anabaptiste» permettait d’inclure tous les indésirables : les révolutionnaires, les spiritualistes, les rationalistes, les illuminés, même s’ils n’ont jamais été rebaptiseurs. Le parallèle de Hauth, notre théologien du 19ème siècle, n'est donc pas si anodin. Il s'agit, pour lui et les protestants de l'époque, de désigner une hérésie dans l'hérésie.

Quant à notre jésuite, il voyait des anabaptistes partout, allant jusqu'à assiéger des villes ou à les corrompre, tout en défendant Luther … Il s'agissait de démontrer que l'anabaptisme est une hérésie dans l'hérésie. Si on pouvait supporter celle de Luther, on ne pouvait supporter sa radicalisation auquel on associera certainement tout mouvement protestataire du peuple.

Louis Hauth, dans sa thèse de théologie protestante, souligne :

« La ville de Strasbourg donnait asile et protection à tous ceux qui lui juraient fidélité et promettaient d'observer ses lois. Aussi dès l'année 1526 , les anabaptistes commencèrent à se retirer à Strasbourg. »

« La réformation a eu un double caractère ; chez Luther, Mélanchthon, Calvin, OEcolampade, Bucer, elle a eu un caractère éminemment pratique et a porté sur un seul dogme fondamental , le dogme de la rédemption. Le principe que Luther apportait, n'était pas le principe du libre examen ; ce n'est pas non plus dans les saintes Écritures qu'il a pris son point de départ, il est parti de la doctrine augustinienne de la grâce. […]

Une émancipation plus complète devint le rêve de quelques esprits turbulents ; de là de nouvelles sectes, dont la première fut celle des anabaptistes , sectes indépendantes avant tout , qui se faisaient gloire de ne dépendre ni de Luther, ni de Calvin, ni de Rome, et qui prirent pour base unique l'Ëcriture-Sainte.

Ces sectes se formèrent dans les classes les moins élevées de la société , qui , quoique restées étrangères par leur éducation aux idées et aux questions les plus agitées de cette époque, voulaient aussi avoir leur part dans le mouvement réformateur et ne comprenaient dans l'appel de Luther à une nouvelle religion, qu'un appel à l'indépendance et à l'émancipation. En même, temps d'autres esprits plus aventureux, formés à l'école de la renaissance , luttaient au nom du néoplatonisme de l'école d'Alexandrie contre le scolasticisme et le catholicisme romain , couraient l'Europe pour y répandre des systèmes panthéistes affublés d'une terminologie théologique et détruisaient tout sous prétexte de tout réformer; bien que l'influence d'un Jordano Bruno et d'un Servet ait été assez faible sur les masses, leurs systèmes laissèrent quelques traces, et par une singulière inconséquence, comme on en retrouve du reste assez fréquemment chez la foule , la secte qui s'appuyait le plus sur la Bible, fut aussi celle qui s'incorpora le plus d'éléments de ces hardis novateurs; l'anabaptisme montra le singulier spectacle d'une secte qui se tient le plus serrée à la lettre des Écritures et qui trouve place en son sein pour les spéculations les plus extravagantes. »

 

Encore au 19ème siècle, les anabaptistes dérangeaient l'opinion religieuse pour être considéré comme avoir promu avant son temps « le libre examen », « l'indépendance » de l'individu face à son siècle, …  Désir des seuls esprits faibles et incultes.  J'ignore qu'elles étaient les qualités d'un théologien (docteur) au 19ème siècle, or il est bon de noter que celui-ci fait un parallèle entre l'anabaptisme et d'autres « hérétiques », sans veiller à vérifier leurs dates de naissance. En effet, Giordano Bruno est né en 1547, bien après la première vague d'immigration des anabaptises, mourant en 1600 sur le bûcher. Quant à Michel Servet (1511-1553), il avait à peine 12 ans à l'époque. Il fut d'ailleurs condamné à mort suivant une accusation de Jean Calvin ! 

Les anabaptistes furent emprisonnés, torturés, bannis voir exécutés (à Berne jusqu'en 1571 et à Zurich jusqu'en 1614).

Le second courant anabaptiste est, ainsi, naturellement strasbourgeois avec Melchior Hoffmann qui est décrit ainsi par notre théologien protestant Hauth

« Leur chef était Melchior Hoffmann , pelletier , de Halle, en Souabe; dès 1523 il parcourut comme prédicateur les Pays-Bas, la Suède, la Livonie, le Danemarck, le Holstein , la Frise et la Westphalie. Il se lia avec les anabaptistes des Pays-Bas; il arriva à Strasbourg en 1531, y publia beaucoup d'ouvrages anonymes et se posa avec beaucoup de confiance comme prédicateur du peuple et comme prophète ».

Il fut condamné à la prison à perpétuité dès 1533, année pour laquelle il prédisait l'arrivée du Christ à Strasbourg. Ce qui causa, comme on l'imagine, quelques remous dans les communautés protestantes et catholiques de la ville.

Melchior n'est pas si anecdotique qu'il n'y paraît. En effet, il était un prédicateur acharné dont les idées donna naissance au troisième mouvement.

 

 

 Illustration : portrait de Menno Simons

Le troisième mouvement donnera son nom aux anabaptistes : les mennonites. Menno Simons (1496 – 1561) fut ordonné prêtre en 1524. Il sembla que vers 1526, il commença à mettre en doute certains principes théologiques catholiques. Dès que les disciples d'Hoffman (les Melchiorites) rebaptisèrent les adultes, Menno Simons s'interrogea tout en restant curé convenant que le baptême des enfants ne trouvait aucune justification dans le Nouveau Testament. Il prit parti pour le mouvement de Munster (aux mains des anabaptistes en 1535). Il entra, néanmoins, dans le mouvement anabaptiste qu'en 1536.

Michiels dans « les Anabaptistes des Vosges » raconte son histoire, tirée de ses mémoires dont il a eut un volume en main :

« Comme un prince déguisé , il rejeta en arrière le manteau qui abusait la foule, et montra ses opinions réelles. Il parla ouvertement contre la guerre, la messe, le baptême des nouveaux-nés, la transsubstantiation, la hiérarchie ecclésiastique, le célibat des prêtres et la confession. L'orage ne tarda point à gronder sur sa tête. Le clergé ultramontain s'emporta , vociféra , et , selon son habitude, réclama bientôt l'aide du pouvoir temporel. On voulut arrêter le dissident, pour le convaincre par la logique des tortures et l'argumentation du bourreau. Il s'enfuit, commença l'existence pleine de tribulations, de douleur et de misère, qui est le lot de presque tous les réformateurs, sort d'autant plus fâcheux qu'il avait associé une femme à ces dures épreuves. On avait d'ailleurs défendu sous peine de mort de le recevoir : un habitant de Harlingen , en Frise, ayant bravé ce décret, périt sur l'échafaud..Un grand nombre de ses disciples furent solennellement brûlés.

Le malheureux novateur, qui jusqu'alors avait échappé comme par miracle aux agents de Charles-Quint , vit la nécessité de fuir sur la terre étrangère. Il gagna péniblement le nord de l'Allemagne, et s'établit à Wismar,dans le Mecklembourg.

Là, sous l'influence de cette idée chrétienne que l'on doit absolument prêcher ses opinions en matière de foi , pour éclairer le public, Menno voulut propager ses doctrines.[...] Mais le généreux sectaire ne fit qu'allumer de violentes haines. […]

Pendant qu'il se demandait en quel lieu il trouverait maintenant un refuge, Simonis apprit que le seigneur de Fresenbourg, dans le Holstein , donnait asile aux mennonites sur ses domaines. […] Simonis tourna donc ses espérances de ce côté. Il fut noblement accueilli, et goûta enfin le repos après lequel soupirait son coeur ; sa femme et ses enfants purent respirer à l'aise sous un ciel plus froid que celui de leur province natale , mais où l'intolérance ne déchaînait pas ses tempêtes , où l'on n'apercevait point la réverbération de ses bûchers, La famille errante s'établit dans le canton de Wustenfeld , qu'elle ne quitta plus. Le seigneur hospitalier protégea les chrétiens sans défense contre tous leurs ennemis, contre les envieux et les fanatiques , même contre le roi de Danemarck. |...] »

Il mourut le 31 janvier1561.

Cependant, il permit de structurer le mouvement en l'accompagnant aux Pays Bas dans une voie résolument pacifiste. Evangilasateur à succès jusqu'en 1543, il rejoignit Cologne où il publia bons nombres de livres. La régente de Frise, condamnant les « anabaptistes », protégea les mennonites, dès 1544.

Les persécutions en Suisse continuèrent.

Urbain, humaniste et intellectuel, le mouvement a essaimé dans les campagnes, notamment dans l'Emmental, où il a fait souche entre Langnau, Burgdorf, Trubschachen et Sumiswald. Lorsqu'ils sont capturés par des chasseurs de têtes, ils sont emprisonnés à la Blutturm de Berne ou au château de Trachselwald. Des vagues d'immigration s'ensuivent pour les années 1671, 1710. Ils vont dans le Palatinat, la Rhénanie, la Prusse et la Hollande. Les houttériens, une autre branche d'anabaptistes provenant de leur chef de file Jacob Houtter, s'installent chez les seigneurs de Liechtenstein. A partir de 1622, ils immigrent vers la Hongrie jusqu'en Russie.

La guerre de Trente Ans permettra aux anabaptistes suisses de trouver d'autres terres d'asile. Vers 1640, les anapatistes emmentalois se réfugieront dans le Jura, à condition qu'ils s'installent à plus de 900 m d'altitude et qu'ils renoncent au prosélytisme. D'autres encore, iront s'installer en Alsace ou dans les Vosges. Ils représenteront la seconde vague d'immigration pour la France, certainement la plus importante en nombre.

 

Les anabaptistes dans l'Est de la France.

Comme on la vu les migrations d'anabaptistes se firent par vague successives. Tout d'abord au début du 16ème siècle dans la démocratique Strasbourg, et par la suite au 17ème siècle dans l'Est de la France, affaiblis par les guerres et les épidémies. En effet, les régions de l'Est de la France, dont le Duché de Lorraine, la Principauté de Salm (Vosges), la Franche-Comté (Maison des Habsbourg jusqu'en 1700), perdirent jusqu'à 80 % de leur population, victime de la famine, des exactions des soldats, et enfin de la peste. Des villages furent entièrement détruits. Toute l'économie locale, essentiellement agricole, s'effondra. Afin de pallier à ce manque de main d'oeuvre, les pouvoirs publics ouvrirent les frontières. La légende des anabaptistes pouvait commencer.

 

Installés à l'écart des populations, autant par convictions personnelles que par nécessité, voir même pour le Jura par obligation de l'Evêque de Bâle, ils s'attelèrent à défricher les terres, à les cultiver, et à vivre en paix.

Dès 1712, Louis XIV ordonna l'expulsion de tous les anabaptistes de France. C'est le Prince de Birkenfeld prit leur défense, non pas motivé par un humanisme naissant mais par un sens de l'économie éprouvé. « Les anabaptistes explique-t-il, appliquent avec des soins extraordinaires agriculture dont ils ont une connaissance admirable. Ils ont un talent extraordre (sic) pour art de nourir les bestiaux. Ils ont défriché au Val Sainte-Marie tant dans les plaines que dans les montagnes une très grande quantité de terres et endroits qui auparavant avaient jamais esté cultivés ni habités et ne auraient pas esté sans eux. De ces terres stériles et arides ils ont fait des terres labourables et les plus beaux pâturages de la province. »

L'ordre du roi sera plus ou moins respecté. Or, c'est certainement suite à lui que des anabaptistes se réfugièrent à Nancy, Toul et dans la Meuse.

Illustration : coupe d'anabaptiste au 18ème siècle. 

Ils étaient, particulièrement, doués par le fermage, à tel point que là où les autochtones échouaient dans la reprise d'exploitation agricole, ils réussissaient.

Masson de Pezay, en 1772, écrivais : « Je regardais les collines avant entrer dans ces cabanes et quand les collines étaient mieux cultivées avant avoir vu des souliers sans boucles et des habits sans boutons, je me disais ;ici il y a des anabaptistes »

En sus du défrichage, ils avaient abandonné la jachère. Ils maîtrisaient les techniques de fumures des sols, sachant faire des mélanges adaptés au type de culture, comme ils cultivaient des prairies artificielles (trèfles) … On leur doit la race montbéliarde, croisement d'espèces de bovins locales avec des spécimens suisses. La légende les associe aussi à avoir importé la pomme-de-terre dans l'Est de la France. On leur doit aussi la fabrication du fromage dont l'origine est l'émmantal. A Belfort, les fromageries étaient exclusivement anabaptistes à la fin du 19ème siècle. Pour la principauté de Salm, après la guerre de 30 ans, le déchiffrage et l'agriculture lui permirent de reconstruire son économie dont le Schwyzerkäse était le principal produit commercialisé.

Leurs compétences ne s'arrêtent pas là. Ils furent aussi de bons herboristes, comme un procès à Strasbourg le démontre, en 1742, entre deux pharmaciens en charge de préparer un remède. Il faut aussi souligner que contrairement à ce qu'explique notre théologien Hauth, on retrouve encore au 19ème siècle dans les familles anabaptistes visitées par Michiels, auteur de « les Anabaptistes des Vosges », des livres de médecine en langue allemande datant de la fin du 16ème siècle !

Ainsi, il raconte : « Aussitôt que je fus seul, je me jetai donc sur ma proie, et, sans me donner la peine de choisir, j'ouvris le volume le plus rapproché de moi. C'était justement un livre de médecine, curieux par son titre et par sa date. La première page étalait à ma vue, en lettres rouges et noires, la rubrique suivante, que je traduis de l'allemand : « Le Médecin prompt et sûr, ou nouveau livre de médecine, dans lequel toutes les maladies du corps humain sont exactement et clairement décrites par ordre alphabétique, ainsi que la manière certaine et rapide de les guérir avec l'aide de Dieu, aussi bien d'après les observations personnelles de l'auteur, que d'après la longue expérience de plusieurs docteurs célèbres dans le monde entier, […] ».

 

Ils leur étaient conférés des dons particuliers pour soigner les animaux, mais apportaient des soins similaires aux humains à une époque où la médecine pratiquée était un peu trop invasive et empirique. On trouve ainsi le procès de Neuhauser, en 1732, qui avait soigné tous les malades qui se présentaient à sa porte. En 1740, il fut autorisé à pratiquer la médecine.

Contrairement aux catholiques, les anabaptistes apprenaient à leurs enfants la lecture et l'écriture. Ils lisent la bible. Michiels est, d'ailleurs, une bonne source d'information se trouvant, au milieu du 19ème siècle, à éplucher la bibliothèque d'un de ses agriculteurs anabaptistes de la principauté de Salm (rattachée d'ailleurs à la France depuis 1789).

 

Une stigmatisation en Alsace & en Lorraine. 

Novateurs, si vous parlez des anabaptistes dans ma région, il y aura toujours quelqu'un pour vous mentionner leurs cimetières. Il est, aujourd'hui, interdit en France qu'une communauté religieuse se voit affectée un cimetière, prévoyant des carrés suivant les cultes. Or, cela fut loin d'être le cas sous l'Ancien Régime, les déviants – excommuniés par défaut – étaient enterrés à l'extérieur des cimetières réservés aux catholiques et, pour les régions touchées par la réforme protestante, aux protestants. Les anabaptistes, rejetés par l'une et l'autre de ces deux religions dominantes, enterrèrent leurs morts à proximité de leurs habitations, préférant les vergers. Ils ont fondé, néanmoins, plusieurs cimetières dans le courant du 18ème siècle et du 19ème siècle.

Le premier cimetière mentionné est celui du Mont Chevis Bürgerwald près de Montbéliard en 1760 qui sert encore de nos jours. Celui de Salm (dont une tombe est en illustration) est classé monument historique. D'autres sont encore en usage ou entretenu. 

Quant à la tenue vestimentaire (sans bouton et sans boucle au souliers), on ne pourra que faire un parallèle avec une autre communauté religieuse vivant en Alsace depuis le Moyen-Age : les juifs. Le vêtement est une manière de stigmatiser les individus, ce que Innocent III réclama. Le port de la "rouelle", la forme du chapeau comme de la coiffe des femmes (blanche) furent autant de signes distinctifs pour cette communauté. Les anabaptistes eurent aussi leurs "costumes" les différenciant des catholiques et des protestants. L'interdit de prosélytisme, de mariage mixte, de propriété, comme les conditions d'habitations ( à 900 m d'altitude ! ) sont autant de stigmatisation et de mise à l'écart de la population à la culture dominante. Les choix professionnels - là où ils devinrent même incontournables - sont autant une manière de les distinguer du reste de la communauté. 

 

L'anabaptisme s'est fait remarqué dès son début par sa non-violence et son refus du serment. 

Si leurs statuts au sein de la communauté les excluaient d'office de devoir s'enrôler dans des armées, après la Révolution de 1789, le cas des « anabaptistes » fut commenté par le Comité du Salut Public. Ils devenaient, en effet, des citoyens à part entière. 

Le refus de serment (ils réussirent à faire passer « la promesse » comme suffisante) et le refus de porter de participer aux conflits armés a ouvert la voie aux premiers objecteurs de conscience de France. Le comité du Salut Public, recevant une délégation d'anabaptistes, après avoir visité  Jacob Kupfershmitt de Salm, décidera :

« Les anabaptistes de France, citoyens, nous ont député quelques-uns d'entre eux, pour nous représenter que leur culte et leur morale leur interdisent de porter les armes, et pour demander qu'on les employât dans les armées à tout autre service. » Nous avons vu des coeurs simples en eux, et nous avons pensé qu'un bon gouvernement devait employer toutes les vertus à l'utilité commune. C'est pourquoi nous vous invitons d'user envers les anabaptistes de la même douceur qui fait leur caractère, d'empêcher qu'on ne les persécute, et de leur accorder le service qu'ils demanderont dans les armées, tel que celui de pionniers et celui des charrois , ou même de permettre qu'ils acquittent ce service en argent. » Signé au registre :

» Couthon, Barrère, Hérault, Saint-Just, Thuriot , Robespierre.

Napoléon, plus tard, ne suivra pas cette décision. Le Préfet des Vosges décida d'une enquête et envoya le sous-préfet Bizot.

La 3ème République fut bien moins attendrie par la non-violence séculaire des anabaptistes. Elle fut celle qui fusilla le plus de soldats dès la première année de la Première Guerre Mondiale, soit 918 en totalité, ayant été jusqu'à réglementer le « coup de grâce ». Les conflits armés du 20ème siècle ont été, de loin, les plus sanglants. Il faudra attendre 1963 pour que l'objection de conscience soit légalisée. Ce sera, certainement, la cause de leur immigration massive aux USA dans le courant du 19ème siècle. 

Anabaptistes ou amish ?

 

Jacob Amman serait né dans le canton de Berne aux alentours de 1644. Il serait, a priori, issus de la famille des anabaptistes d'Erlenbach. Victime lui aussi des persécutions à l'encontre des anabaptistes, il trouva refuge en Alsace. En 1696, on trouve sa trace à Sainte-Marie-Aux-Mines (68). Il se fixa dans un village à proximité (la Petite-Liepvre). Il mourut aux alentours de 1730. Il considéra les pratiques adoptées par les frères Suisses insuffisantes en comparaison à celles prises par les mennonites des Pays Bas (nombre de Cènes annuel et lavement des pieds instaurés au Pays Bas). La dispute créa une scission dans les communautés anabaptistes alsaciennes et vosgiennes: les mennonites plutôt modernistes et intégrés et les amish plus radicaux.

Bien des auteurs traitant des anabaptistes de l'Est ne savent pas différencier le courant amish du courant plus moderne dits des mennonites. Il devait n'y avoir pas trop de différence tout au long du 18ème et 19ème siècle. Les deux communautés vivant isolées, maintenant leurs traditions, cultivant des terres et les défrichant. La modernité dans le monde agricole, c'était eux.

On n'est, donc, un peu ennuyé au fil des récits pour savoir si tel "ancien" appartenait à l'un ou l'autre des deux courants. 

L'immigration vers le "nouveau monde" débutera dès la première moitié du 18ème siècle pour s'intensifier dans le courant du 19ème siècle. Les amish s'installeront en Pennsylvanie - y trouvant d'autres terres à défricher - Aujourd'hui, la moitié des domaines agricoles leur appartiennent tout en refusant l'usage de la voiture, mais aussi de l'électricité. Ils sont 200 000 à 300 000 membres, leur nombre ayant doublé ses 20 dernières années. 

Pionniers de la laïcité, de la non-violence (et de l'objection de conscience), de modèle de culture agricole moderne, de fermes collectives et aussi, avant la lettre, du refus de propriété (ce qui n'est pas maintenu), à qui on doit le patchwork (!), l'anabaptisme a plusieurs visages que les médias limitent aujourd'hui aux seuls amish.

De Suisse, de l'Alsace et des Vosges, ils appartiennent aujourd'hui au folklore américain. Cela fait réfléchir. 

 

 

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Michel 12/11/2016 22:44

Bj
Dans la vallée de Sainte Marie aux Mines ,il existe encore des associations d'histoire des anabaptistes, des vestiges...et lors de la manifestation annuelle de patchwork (semaine du patchwork en septembre),des stands et une exposition sur les amishs.
Je pense qu'à partir du site internet de cette exposition de patchworks on doit pouvoir trouver des infos + précises et intéressantes .....
Merci pour votre article !

hector 29/10/2016 18:52

MICHIELS « j'ai visité les sauvages locaux pour me rendre compte qu'ils étaient bien plus intelligents qu'il n'y paraît et je vais vous raconter pourquoi. »
C'est exact !
cet auteur a traité des anabaptistes vosgiens et des bucherons et schlitteurs avec le même esprit ! ! !
Il est donc à lire avec des pincettes même si parfois il décrit des choses exactes ......
En ce qui concerne la persécution, c'est très simple: les sujets DEVAIENT avoir la même religion que leur souverain, sinon c'était souvent la mort.
Les contes de Salm étaient particuliers: une branche familiale était catholique et l'autre protestante.... Donc ils étaient tolérants ! ! ! ! ! ! !

Lionel MAINE 28/10/2016 11:00

Personnellement, je me sentirais plutôt, "catabatiste" !!!