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La Maçonne

Franc-maçonnerie & jeux de rôle.

Un passage de l'article de Barbara de la Motte St-Pierre sur le Baron de Hund « Imagination et déconfiture du Baron de Hund » (in la Chaîne d'Union n°79) a attiré particulièrement mon attention. L'auteure y analyse les raisons de l'engouement du système templier en Allemagne au 18ème siècle. Elle écrit ainsi :

« Pourquoi un tel engouement pour la maçonnerie templière et occulte dans l'Allemagne de la seconde moitié du 18ème siècle ? Il faut se replonger dans l'ambiance de l'Allemange d'alors. A cette époque, l'aristocratie, principale intéressée par les Hauts Grades, ne travaille pas, mais possède des revenues, souvent élevés. Comme l'écrit Le Forestier (page 79) de « la Franc-maçonnerie templière et occulte », « les frères amateurs de hauts grades leur demandaient de créer un monde chimérique ou l'imagination volontairement abusée pût goûter les satisfactions de connaissance théurgiques …. Nobles dépossédés par la prédominance du pouvoir monarchique de l'autorité qu'avaient exercé leurs ancêtres, bourgeois enrichis […], roturiers [….], tous cherchaient au sein des Chapitres Ecossais une revnache de leur déchéance, une compensation, [...] »

[…] Dans l'Allemagne du 18ème siècle, continue Barbara de la Motte St-Pierre, terre occultiste où l'hermétisme fait rage, la pratique de l'alchimie est une épidémie : ainsi, en 1760, la ville de Vienne, capitale de l'Empire, compte 10 000 alchimistes …

[…] Le succès de la maçonnerie templiére vient du vide que va combler l'imaginaire chevaleresque. [...] »

En quelques mots, les aristocrates s’ennuyaient et étaient frustrés. N'appartenant plus aux arcanes du pouvoir public, ils se sentaient inutiles. La franc-maçonnerie, dont les systèmes les faisant pour un jour ou une soirée, « chevaliers templiers», « occultistes possédant des secrets », répondaient à leurs rêves, remplissaient le vide de leur existence dorée.

L'analyse de Barbara de la Motte St-Pierre mérite d'être creusé. En effet, la franc-maçonnerie est décrite finalement comme un jeu de rôle « donjon et dragon » ou l'ancêtre des jeux informatiques voir internet dans lesquels le joueur devient le personnage principal.

 

Jeux de rôle : entre thérapie & dépendance. 

Le « jeu de rôle » est utilisé en psychologie pour permettre aux personnes d'exprimer leurs troubles, leurs angoisses, leurs frustrations, c'est-à-dire de verbaliser leurs souffrances en les mettant dans les situations adaptées mais protégées.

Chaque enfant qui joue se comporte comme un poète, dans la mesure où il se crée un monde propre, ou pour parler plus exactement, il arrange les choses de son monde suivant un ordre nouveau, à sa convenance ”. explique Freud

"Le contraire du jeu n'est pas le sérieux, c'est la réalité. En dépit de son investissement d'affects, l'enfant distingue fort bien de la réalité le monde ses jeux."

Or, l'enfant joue avec la nourriture qui est affaire sérieuse et surtout un aspect réel et nécessaire de la vie. Ainsi, limiter le jeu à une division temporelle entre l'imaginaire et le réel, limite finalement la fascination du jeu. Pour l'ethnologue, le jeu est collectif – le jeu solitaire apparaît comme pathologique. Ce sera la seule bonne nouvelle pour nos amis les templiers du 18ème siècle.

Le jeu développe la créativité de l'enfant comme de l'adulte. Il permet de résoudre des problèmatiques personnelles. Le jeu est une quête de soi, que ce soit pour l'enfant et l'adulte, un moyen de comprendre le monde et son environnement.

Le « jeu de rôle » a pour particularité de jouer un personnage spécifique dans lequel le jouer peut donner à son personnage soit un ou plusieurs pouvoirs surhumains, des qualités (ou défauts) rendant le joueur « meilleur ».

Or, on note que les jeux modernes (dont ceux informatiques) isolent l'individu même si les technologies permettent de réunir les joueurs virtuellement. Il y a quelques années encore, avant la démocratisation de l'informatique, les « jeux de rôle » dit « sur table » étaient décriés – les accusant d'être des portes d'entrée dans des sectes, de conduire des adolescents au suicide, etc. Dans cette liste non exhaustive d'accusations diverses, il était d'ailleurs souvent signalé que ces jeux étaient sataniques (on sait que Satan est joueur). Contrairement à ses ancêtres « sur table » ou en « grandeur nature », les jeux de rôles sur internet ne sont pas victimes des mêmes accusations. En gros, ce qui faisait peur hier – voir des sectes partout est l'expression d'une peur atavique – ne fait plus peur aujourd'hui – certainement parce que les joueurs ne sont plus une minorité. Ils sont, cependant, accusés d'être violents (réveillant des pulsions meurtrières chez les jeunes joueurs). Ils sont accusés – comme tous les jeux et les nouveautés – de dépraver une jeunesse présentée comme fragile et débile, incapable de faire la différence entre la réalité et la fiction. (un article sur "Le Point")

L'addiction aux jeux est connue – jeu d'argent et de hasard. Elle touche aussi les jeux informatiques et en particulier les jeux de rôles à multi-joueurs. C'est d'ailleurs le seul danger reconnu scientifiquement. Une étude de l'INSERM note que les addictifs jouent en moyenne 37 heures par semaine, négligent d'autres activités nécessaires (sociales, familiales, professionnelles), sont souvent tristes, déprimés et irritables. Ils ont une moyenne d'âge de 25 ans, serait pour 30% des femmes.

Bref, les « jeux de rôle » des temps modernes ne semblent absolument pas améliorer l'état de santé psychologique des joueurs.

En était-il aussi pour ceux joués par nos aristocrates du 18ème siècle ? Aucune étude épidémiologique n'ayant été faite à l'époque, nul ne saurait répondre. (voir ici l'étude de l'Inserm)

La franc-maçonnerie : un jeu de rôle? 

Pour reprendre l'idée de Barbara de la Motte St-Pierre sur les aristocrates en quête d'une mise en scène recréant un monde imaginaire dans lequel ils joueraient un rôle (celui de chevaliers, détenteurs de secrets remontant à la plus haute antiquité), on peut aussi se dire sans trop se tromper que l'on n'a pas besoin d'être un aristocrate allemand du 18ème siècle pour s'ennuyer, trouver le quotidien fade, être frustré de n'avoir pas la place sociale rêvée. Combien d'ailleurs de francs-maçons considèrent posséder telle ou telle qualité ou caractéristique « magiquement » du fait de leur seule initiation ? Combien ne disent-ils pas être « fraternels », vivant une « haute spiritualité authentique » sans même avoir ouvert un bouquin dans sa vie ?

Suivant cette donnée, il y a de forte présomption que la franc-maçonnerie offre à certain le sentiment d'appartenir à une société d'élites, se prémunissant des qualités requises. La franc-maçonnerie offre un rôle – celui d'être franc-maçon ou franc-maçonne – une sorte d'intouchable pour sa moralité et sa vertu, un pansement à ses angoisses. Il n'y a guère besoin, d'ailleurs, de passer dans les « hauts grades » pour en connaître.

En effet, finalement, le franc-maçon passe de l'état de l'apprenti muet et attentif, à celui du compagnon voyageur pour terminer à devenir un maître sage et respecté. Le temple lui-même est décrit comme sacré – au sens premier du terme – un « lieu saint » - sans qu'il semble être remis en cause. C'est un peu biblique tout cela : si c'est dit sacré, c'est que cela l'est. De même, ce franc-maçon, possédant d'ultimes qualités, est détenteur de secrets. D'ailleurs, tout – dans la bouche de certains – l'est. Peu importe, si les rituels sont disponibles en ligne ou dans une bonne librairie voir même si des livres d'études symboliques sont publiés par de bonnes maisons d'édition. Ils ne lisent pas de livres – de toute manière – et ne peuvent donc pas le savoir … Ce sont des secrets dignes des cours d'écoles. Après tout, ceci n'est qu'un jeu.

Il faut croire que les aristocrates du 18ème siècle avaient besoin d'un peu plus de créativité pour s'évader et qu'ils n'étaient pas si frustrés que cela vu la peine qu'ils se donnaient pour arriver à leur fin. Tout cela n'est pas très dangereux. Que des gens se croient meilleurs qu'ils le sont, plus intelligents ou plus spirituels, n'est pas franchement une nouveauté.

Ce qui est dangereux est que l'on finisse tous par le croire dans un aveuglément collectif, que l'on ne se sache plus différencier la réalité de l'imaginaire, que l'on devienne soi-même addictif de son propre rôle sans se remettre une seule fois en question.

Selon Piaget (1945), le jeu conduit de l'action à la représentation « dans la mesure où il évolue de sa forme initiale sensori-moteur à sa forme seconde ou jeu d'imagination ». En effet, n'oublions pas que le jeu de rôle est une quête de soi, un « connais-toi, toi même » qui oblige à se mettre en scène, à se re-créer ou à comprendre son environnement. Piaget définit différents stades (que vous pouvez trouver sur le site de la Fondation Piaget)

Dans celui du jeu symbolique, il y a assimilation de son environnement (compréhension) mais aussi accommodation à ce dernier. Quand l'assimilation prime sur l'accommodation, il y a jeu. Quand, au contraire, l'accommodation prime sur l'assimilation, il y a imitation. Pour le ramener à la franc-maçonnerie et à sa démarche, l'assimilation n'est pas autre chose que l'initiation, la démarche elle-même, qui est d'examiner par le symbole (le jeu donc), l'univers ou soi-même. Lorsqu'il n'y a plus (ou pas même jamais) assimilation, il y a imitation. Il n'y a plus d'initiation mais uniquement une imitation. Une imitation à être « franc-maçon ». 

Ainsi, pour creuser plus loin l'idée directrice de Barbara de la Motte St-Pierre, la franc-maçonnerie est, en effet, un jeu de rôle, ce qui – en cela – n'a rien de péjoratif et dégradant, dans l'idée qu'il permet de se créer, de revenir aux sources, et de permettre un examen plus créatif et plus actif de son environnement, … Le jeu de rôle n'est pas d'imiter quelqu'un mais d'inventer un personnage. La pathologie est d'y croire, de se prendre trop au sérieux – pour dire la chose simplement – d'en être addictif. Il y a sur cette voie l'initiation - par contre elle disparaît lorsque ce rôle ne consiste qu'à porter un déguisement comme dans un bal costumé.

Or, on le sait bien : l'habit ne fait pas le moine.

 

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Lucis 10/02/2017 09:51

N’occultons pas tout de même la modernité de la chevalerie templière. A 2 sur un cheval, ils avaient inventé le covoiturage. Et airbnb n’est qu’une copie de leurs réseaux de commanderies.

Christophe 09/02/2017 09:10

Bonjour. Il y a eu, a, aura beaucoup d'explications différentes sur le succès de la stricte observance durant les 20 ans qui suivirent la fin de la guerre de 7 ans. Nous sommes ici, une fois de plus, face à une affirmation péremptoire. C'est "parce que", et derrière cela il y a des explications qui ne sont que des corrélations, non des régressions, selon le vieil adage "pas de fumée sans feu". On met deux éléments en corrélation, on affirme sans jamais le prouver que l'un découle de l'autre (régression) et le tour est joué.
Qu'il y ait eu beaucoup de nobles dans la stricte observance, il y en eu beaucoup ailleurs aussi. Qu'il y eut beaucoup de charlatans dans la SO, il y en eu beaucoup ailleurs aussi. Willermoz était-il un charlatan ou non, aux yeux de l'époque? Que les nobles les plus titrés se soient mis à la tête de l'ordre et se soient servi, ce fut partout pareil: en Angleterre, en France, etc.
Non, il faut examiner les rituels, leur simplicité d'origine, leur complexité d'arrivée, il faut comprendre ce que fut la guerre de 7 ans, comprendre ce que fut l'époque qui suivit en Europe centrale, comprendre pourquoi tellement d'officiers de toutes les armées belligérantes en firent parties, la répandirent et firent le succès de cet ordre, etc. Et ne pas toujours s'arrêter à ceux qui "dirigent". La France se résument-elle à ses dirigeants ? Heureusement non. Les USA se résument-ils à leurs dirigeants, ...