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La Maçonne

Obédiences maçonniques : les témoins muets de la négation de la démocratie.

Je ne le dirais jamais assez : les obédiences libérales et adogmatiques se sont construites sur la base de valeurs dites « républicaines ». Je préfère, quant à moi, à les ouvrir aux Droits Universels humains – dont la Vème République est une des résultantes.

Pourquoi cette préférence ? Leur avantage est de ne pas être opérationnels. Ils définissent des concepts, posent des limites, faisant de l'être humain le centre. Il a des droits – qui s'ils ne sont pas reconnus par un état ou toute autre structure font d'eux des systèmes totalitaires.

Les Droits Universels humains sont comme leur titre l'indique « universel » qui, s'ils n'en portent que le nom, peuvent être conjugués dans autant de constitutions et d'états que l'humanité pourra connaître. Le choix de certaines obédiences françaises n'en est pas moins intéressants. Elles construisent une frontière franco-française-républicaine à leurs débats internes, quand ceux-ci existent, se limitent à un espace-temps figé, préférant le fonctionnel d'une république essoufflée d'un seul pays que l'idéologie encore porteuse pour toute l'humanité. En gros, « nos sœurs et frères en humanité », présents et à venir, ne sont pas tous français et « républicains ». La moindre des politesses, lorsque l'on se veut « mondial » ou « européen » est d'en tenir compte.

Force est de constater que des dignitaires d'obédiences, lorsqu'il ne s'agit pas des organes exécutifs de ces obédiences en leur entier, font fi de ces principes, qu'ils soient appelés « républicains » ou « universels », pour leurs intérêts personnels, entraînant avec eux leur obédience respective dans une crise.

Le second constat est qu'une crise démocratique secoue, tout autant, la France et les pays occidentaux de l'Europe aux Etats-Unis. Les élections présidentielles en France en sont un pathétique exemple. Entre une « gauche » éclatée et un Parti Socialiste réduit à peau de chagrin après le mandat de François Hollande, une droite qui voit son candidat, François Fillon, mis en examen pour une affaire d'abus de biens sociaux, et l'extrême-droite qui ne peut que trouver son bonheur, il va être difficile aux citoyens français de trouver qui sera son représentant. « Il y a quelque chose de pourri ... » est la formule consacrée. Finalement, on pourrait presque se dire que certaines des obédiences françaises sont, pour une fois, en avance : leur crise est identique à celle de la société. Perte de repères, d'éthique, … elles sont un écho, un écho bien faible, à ce qui constitue aujourd'hui notre quotidien.

Dans le cadre des « chantiers de la Maçonne », je vous avais promis un retour à nos fondamentaux. L'un d'entre eux est la démocratie. 

Signature de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis

L'impossibilité d'une définition.

Définir « la démocratie » relève d'une impossibilité tragique.

Tragique, parce que vous et moi, tenons à cet idéal de gouvernement « par le peuple pour le peuple ».

Tragique parce que si les essais de démocratie existent et ont existé, l'Europe a connu aussi des retours du totalitarisme que ce soit la période de la Terreur en France, du nazisme, la dictature franquiste de l'Espagne ou encore le régime de Salazar au Portugal.

Tragique encore parce que bien des démocraties ont été établies dans des bains de sang, comme, par exemple, la IIIème République débutant avec le massacre de 30 000 communards. IIIème République qui se conclura par un autre bain de sang, pas des moindres : la Seconde Guerre Mondiale.

Tragique, parce que dans la pratique, elle fait appel à une autre notion qui se heurte à d'autres réalités : la représentation du peuple et ses représentants élus, qui, comme nous en faisons l'expérience, finissent par ne représenter qu'eux et leurs intérêts personnels.

« Historiquement, la démocratie s’est toujours manifestée comme une promesse et comme un problème a la fois. Promesse d’un régime accordé aux besoins de la société, réalisant un double impératif d’égalité et d’autonomie. Problème d’une réalité souvent fort loin d’avoir satisfait ces idéaux. Le projet démocratique n’a cessé d’être inaccompli la même où il était proclamé, qu’il soit grossièrement perverti, subtilement rétréci ou mécaniquement contrarié. Au sens le plus fort du terme, nous n’avons, d’une certaine façon, jamais connu de régimes pleinement « démocratiques ». Les démocraties réellement existantes sont restées inachevées ou même confisquée, dans des proportions certes variables. Mais cet inachèvement est bien un fait partout constatable. » explique Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France (Voir ici le site du Collège de France)

La souveraineté du peuple.

 

Les régimes totalitaires donnent le pouvoir à « un seul » pour tous. La « souveraineté du peuple » est niée.

Rousseau, dans le « Contrat Social », explique ceci : « A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessament assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l'on voit aisément qu'il ne saurait établir pour cela des commissions, sans que la forme de l'administration change. [...]
D'ailleurs, que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement: Premièrement, un Etat très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d'affaires et de discussions épineuses ; ensuite, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité ; enfin, peu ou point de luxe, car ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'Etat tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion.
Voilà pourquoi un auteur célèbre a donné la vertu pour principe à la république, car toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu […].
C'est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s'armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que disait un vertueux Palatin de la diète de Pologne : « Mieux vaut une liberté gangereuse qu'une servitude tranquille. »
S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.
»

Contrairement à ce que des auteurs affirment, il n'était pas opposé à la démocratie, n'imaginant, en somme, qu'une démocratie « directe », égalitaire et – on pourrait même dire aujourd'hui « communiste » - Il se heurte, effectivement, à la représentativité du peuple, qui ne peut être représenté que par lui-même mais aussi à la nature même humaine, imparfaite. La démocratie demande du courage, de l'abnégation et un intérêt de tous aux affaires publiques. Ce dernier point, d'ailleurs, signe encore l'échec d'un système politique. La IIIème République le fut avec ses 30 à 50% abstention et un système qui ne représentait ni les femmes, ni les minorités.

Cette souveraineté, comment elle s'établit et se met en pratique, est toujours un débat d'actualité. Qui sont, en effet, les représentants du peuple ? Quels sont leurs rôles ? Comment sont-ils désignés ? De même, l'autre notion, inventée avec la Révolution de 1789, est la citoyenneté. Dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ce sont les citoyens qui « naissent libres et égaux » et pas ceux qui sont à l'extérieur de ce cercle dont l'appartenance est, encore de nos jours, la naissance.

De même, le peuple lui-même compte quelques défauts. Il est vu comme une « masse » ignorante, brutale et égoïste, ne voyant que ses intérêts personnels, Ce peuple serait incapable de se gouverner. Cette conception du peuple « abruti » est encore de mise : il ne va pas voter parce qu'il n'a aucun intérêt à la chose publique.

L'accusation de « populisme » est, encore, un autre exemple de voir dans le peuple, une masse dangereuse et inculte et que nous devons nous en remettre à ceux possédant une « légitimité ». Mais quelle est leur légitimité puisqu'ils sont élus par le même peuple, brutal et ignorant ?

La IIIème République fut, certainement, le système le moins représentatif du peuple avec un taux d'abstention oscillant entre les 30 et 50% et évinçant, de fait, les femmes et les minorités aux suffrages. Dans une rare étude sur la fin de la Quatrième République, son auteur Jean Touchard écrivait en 1958 (!) :

« Il est simpliste de répondre que la mort de la Quatrième République est due aux vices des institutions, la malfaisance des partis ou à l'indifférence de l'opinion. La Quatrième République est morte sans avoir vraiment vécu, morte d'avoir perdu l'appui de cette « volonté générale » dont procèdent les gouvernements, cette « volonté générale » qui impose aux factions et sans laquelle les meilleures institutions ont point de sens, cette « volonté générale » qui n'est pas une émanation spontanée de la collectivité et qu'il appartient aux hommes notamment au législateur et au pédagogue de former. »

S'il fallait aller jusqu'au bout de la logique de cet auteur, la quatrième république aurait vécu s'il n'y avait pas eu le peuple. Une république sans peuple, c'est certainement le secret de la réussite d'un système démocratique ! Le constat est fait : former le peuple … « Solution », d'ailleurs, qui est toujours d'actualité … A croire que c'est l'école, cette « fabrique de citoyens » tel qu'elle était appelée en 1789, qui est en crise depuis la Révolution de 1789 ... et non pas les gouvernements ou les systèmes politiques. On mesure combien cette "solution" est tout aussi simpliste que l'analyse des crises politiques. 

 

L'opposition à la démocratie.

Il existe, bien sûr, n'en doutons pas, des individus qui se sont opposés à la démocratie, théorisant d'ailleurs sur les raisons pour lesquelles la démocratie est autant un leurre mais aussi pourquoi ce système de gouvernement est néfaste et incompatible avec l'ordre des choses.

La religion. Joseph De Maistre est l'un de ceux-là. « Contre-révolutionnaire », franc-maçon aux côtés de Willermoz, pour lui, la révolution – volonté humaine - avait châtié les impies qui s'étaient opposés à la Providence. Les hommes, croyant être maître de leur destinée et de celle de leur nation, ne font qu'exécuter les desseins divins. « Ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c'est la révolution qui emploie les hommes. »

La Terreur est, comme vous l'avez compris, dans cette logique plutôt douteuse, vu comme la punition divine, sorte d'enfer sur terre. Joseph de Maistre n'hésite pas à réclamer du sang pour laver le péché de révolution. « Une des plus grandes erreurs d'un siècle qui les professa toutes, dit-il, fut de croire qu'une constitution politique pouvait être écrite et créée a priori, tandis que la raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une oeuvre divine et que ce qu'il y a précisément de plus fondamental et de plus essentiellement constitutionnel dans les lois d'une nation ne saurait être écrit »

C'est bien évidement une approche religieuse de la politique, remarquable autant par son imbécillité que par son caractère inhumain, qui est pointée. Inhumain, parce que l'homme, selon De Maistre, n'existe pas. Il ne peut être libre puisque soumis à un seul dieu. Le pouvoir ne peut qu'être détenu que par quelques élus – oint par dieu – La religion permet, ainsi, de soumettre l'individu et de lui interdire toute rébellion à l'autorité.

« Mais de tous les monarques, le plus dur, le plus despotique, le plus intolérable, c'est le monarque "peuple". »

Si bon nombre d'entre nous a adopté l'idée que la laïcité permet un « vivre ensemble », il faudrait aussi considérer qu'elle se doit être un outil pour préserver la « démocratie », soit les droits humains, soit une république, dont le principe est que l'être humain, non seulement existe, mais que son destin individuel et collectif n'est pas écrit par une main divine et providentielle.

Ainsi, faudrait-il examiner les attaques à la laïcité en France, à la montée du communautarisme (et de toute religion), comme étant aussi une atteinte à la dimension démocratique de la République et non pas, uniquement, mettre en cause la grande capacité des français à manger des escargots.

Il y a, donc, dans le débat sur la laïcité que mènent les obédiences maçonniques bien plus d'accessoires qu'une véritable intention d'analyser le fond de ce qui « n'est pas laïque ».

Le « communautarisme » n'est pas uniquement de réclamer une place à la religion dans la vie publique, des aménagements au regard d'une religion, ou encore le respect à des croyances que prévoit, d'ailleurs, la loi de 1905, mais il estime que l'individu est « naturellement » soumis à une autorité divine et, qu'à ce titre, il n'est pas capable d'organiser sa vie et la société sans religion.

La nuance est de taille qui est d'ailleurs parfaitement bien expliqué ici :

« Jusqu'à présent, écrit De Bonald, autre contre-révolutionnaire,  on a considéré la religion sous un point de vue particulier et relativement à l'individu dont elle doit régler les moeurs ; à l'avenir, on la considérera encore sous un point de vue plus étendu, et relativement à la société dont elle doit régler et sanctionner les lois, en donnant ce qu'on ne peut trouver ailleurs, une raison au pouvoir de commander, et un motif au devoir d'obéir. »

 

 

La théorie de l'inégalité est l'autre point niant la démocratie. De Maistre a théorisé sur l'idée qu'il y aurait des hommes «élus » par dieu, méritant ainsi le pouvoir absolu. Ce qui est, d'ailleurs, le fondement de la monarchie absolue. Il n'a, en cela, rien inventer.

Nicolas Berdiaev est celui qui, certainement, a « le mieux » théorisé sur l'inégalité.

Tout comme De Maistre, Berdiaev est un contemporain de la révolution russe de 1917, il estime que :

«Une révolution, quelle qu'elle soit, est anti-religieuse de par sa nature même, et tenter de la justifier reli­gieusement est une bassesse... La révolution naît d'un dépérissement de la vie spirituelle, de son déclin, et non de sa crois­sance ni de son développement intérieur».

Traditionaliste, pour Berdiaev, «il existe non seulement une tradition sacrée de l'Eglise, mais encore une tradition sacrée de la culture. Sans la tradition, sans la succession héréditaire, la culture est impossible. Elle est issue du culte. Dans celle-ci, il y a toujours un lien sacré entre les vivants et les morts, entre le présent et le passé... La culture, à sa manière, cherche à affirmer l'éternité».

Pour Berdiaev, encore : «il n'y a que deux types de pouvoir: l'aristocratie et l'ochlocratie, le gouvernement des meil­leurs et celui des pires».

« La passion égalitaire provoque toujours un abaissement du niveau de la personne humaine. La démocratie, idéologie des quantités, ne peut manquer de conduire au règne des pires et non des meilleurs. La qualité, elle, est fonction d'un ordre de l'inégalité. C'est par la culture, et non par la politique ni par l'économie, que la société atteint ses fins. »

Cette « culture », transmise de génération en génération, n'est finalement que l'apologie de l'élitisme de l'ancien régime, détenteur du savoir mais aussi seuls à avoir les moyens d'une instruction. Encore ici, on se demande ce que fiche l'école. L'analyse de Berdiaev ne peut que faire penser, par ailleurs, aux discours nationalistes actuels. Ces derniers, en effet, estiment que c'est la culture chrétienne qui définit autant la nation mais aussi les citoyens. L'inégalité est donc autant lié à la naissance (on ne né pas tous « chrétiens ») mais aussi à la suprématie d'une « culture » vis-à-vis d'une autre, créant pour se faire une légitimité. La démocratie est, ici, vu comme l'oeuvre d'athées ou de mécréants.

 

Essai de conclusion. 

Laïcité d'une part, et égalité d'autre part, sont les deux principes fondateurs des obédiences françaises de la famille adogmatique. Pourtant, comme je le constatais dès le début de cet article, c'est bien dans certaines obédiences – pas toutes – que l'on constate un appauvrissement de la représentation des membres de l'obédience, l'installation d'une forme d'aristocratie, dont un des éléments sont les procès pour « indélicatesse vis-à-vis d'un grand maître » !, et un retour à la religiosité avec un GADLU chrétien. Tous les ingrédients pour laisser penser que la démocratie n'est ni un débat interne au sein des obédiences et encore moins la préoccupation des dignitaires.

Ce qui constitue la chute ou l'échec, à l'échelle d'un pays, d'une organisation démocratique, n'est pas uniquement la qualité des dirigeants, ni encore les circonstances économiques et sociales, mais la perte de confiance et l'indifférence du peuple. On peut autant expliquer ce qui s'oppose à la démocratie et qui fait qu'elle n'en est pas moins à la fois précieuse, mais aussi un système toujours à inventer. Les obédiences maçonniques devraient réfléchir à sa création … au moins pour elles ... au moins pour continuer à appartenir au mythe. 

 

 

 

 

 

 

 

Sources : 

Monnier Raymonde. Démocratie et Révolution française. In: Mots, n°59, juin 1999. « Démocratie » Démocraties. pp. 47-68; doi : 10.3406/mots.1999.2547 http://www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1999_num_59_1_2547

Ernst Wolfgang Böckenförde, « Démocratie et représentation : pour une critique du débat contemporain », Trivium [En ligne], 16 | 2014, mis en ligne le 01 mai 2014, consulté le 05 mars 2017. URL : http://trivium.revues.org/4805

Touchard Jean. La fin de la Quatrième République. In: Revue française de science politique, 8ᵉ année, n°4, 1958. pp. 917-928; doi : 10.3406/rfsp.1958.392492 - http://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1958_num_8_4_392492

Legrand Georges. Deux précurseurs de l'idée sociale catholique en France. de Maistre et de Bonald. In: Revue néoscolastique. 7ᵉ année, n°25, 1900. pp. 58-77; doi : 10.3406/phlou.1900.1689 http://www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1900_num_7_25_1689

Article : Libération

 

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hector 07/03/2017 11:10

La solution ? ne pas permettre une "professionnalisation" des élus....
SIMPLE .....
Un seul mandat , NON renouvelable ....
La possibilité d'avoir ensuite 3 mandats différents, à d'autres niveaux, NON renouvelables
puis plus RIEN !
C'est valable autant pour la maçonnerie que pour le politique !

Condorcet 07/03/2017 17:22

Alors il va y avoir du boulot que ce soit dans le monde profane ou plus encore au sein de certaines obédiences.

Un petit rappel
Le Président de la République

Discours de Jules Grévy

« [...] Le président de la République a tous les pouvoirs de la royauté : il dispose de la force armée ; il nomme aux emplois civils et militaires ; il dispense toutes les faveurs ; il a tous les moyens d'action, toutes les forces actives qu'avait le dernier roi. Mais ce que n'avait pas le roi, et qui mettra le président de la République dans une position bien autrement formidable, c'est qu'il sera l'élu du suffrage universel ; c'est qu'il aura la force immense que donnent des millions de voix. Il aura de plus, dans l'Assemblée, un parti plus ou moins considérable. Il aura donc toute le force matérielle dont disposait l'ancien roi et il aura de plus une force morale prodigieuse ; en somme il sera bien plus puissant que n'était Louis-Philippe.

Je dis que le seul fait de l'élection populaire donnera au président de la République une force excessive.

Oubliez-vous que ce sont les élections de l'an X qui ont donné à Bonaparte la force de relever le trône et de s'y asseoir ? Voilà le pouvoir que vous élevez ! Et vous dites que vous voulez fonder une république démocratique ? Que feriez-vous de plus, si vous vouliez, sous un nom différent, restaurer la monarchie ? Un semblable pouvoir, conféré à un seul, quelque nom qu'on lui donne, roi ou président, est un pouvoir monarchique ; et celui que vous élevez est plus considérable que celui qui a été renversé.

Il est vrai que ce pouvoir, au lieu d'être héréditaire, sera temporaire et électif, mais il n'en sera que plus dangereux pour la liberté.

Êtes-vous bien sûrs que, dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trône de la présidence, il n'y a aura que de purs républicains empressés d'en descendre ? Êtes-vous bien sûrs qu'il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de s'y perpétuer ? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire, si c'est un général victorieux, entouré de ce prestige de la gloire militaire auquel les Français ne savent pas résister ; si c'est le rejeton d'une des familles qui ont régné sur la France, et s'il n'a jamais renoncé expressément à ce qu'il appelle ses droits ; si le commerce languit, si le peuple souffre, s'il est dans un de ces moments de crise où la misère et la déception le livrent à ceux qui cachent, sous des promesses, des projets contre sa liberté, répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ? »

Le Moniteur universel, 7 octobre 1848.