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La Maçonne

Rite d'adoption : la compagnonne.

Ce degré est certainement bien plus sophistiqué que l'on imagine de prime abord. Il s'agit, en effet, dans l'ensemble d'une mise en scène soignée comportant tout une symbolique qui, si elle a le défaut d'être un peu trop moralisatrice, n'en est pas moins captivante.

Comme pour mes deux premières présentations au sujet du premier degré, je me suis basée sur les trois mêmes sources datées de 1775, 1787 et de 1856.

 

Le décor de la loge.

En 1775, la loge représente, purement et simplement, pour ne pas dire carrément, le jardin d'Eden. En bas de la loge, se trouve représenté un fleuve et un arbre de vie. Il y a 5 lumières (3 au midi, 2 au nord). Devant le vénérable de la loge est dressé une table, sur lequel se trouve un plat avec des pommes, une tasse avec une pâte liquide entourant un pommier au centre.

En 1787, le décor de la loge se complexifie. Elle garde le même décor que celui du premier degré. Cependant, elle possède ce que le livre appelle « un appartement de droite » qui figure le jardin d'Eden. S'y trouve le fleuve sortant de rochers, une verdure luxuriante, l'arbre de vie avec des pommes suspendues et un serpent dont la tête est mobile.

Devant la porte, se trouve une table recouverte d'un tissu noir avec un cadre représentant la mort et la représentation de Caïn tuant Abel. Curieusement, on trouve aussi un réchaud allumé avec une terrine remplie d'esprit de vin sur dans lequel on jette une poignée de sel qui est localisée « en bas » de la loge. Bien sûr, on retrouve l'autel (devant le vénérable) sur lequel se trouve une « auge sacrée » de petite taille remplie de farine diluée avec de l'eau (la fameuse pâte liquide) et une petite truelle. Ces deux objets sont en argent ou en vermeil. Le tableau de loge est identique à celui du premier degré à la différence que l'on y trouve que l'arche de Noé sur la montagne et une colombe avec un rameau d'olivier.

La version de 1856 préserve l'essentiel de ce décor et l'enrichit. Le coin représentant le jardin d'Eden est caché.

Le fleuve n'apparaît pas. Certainement, trop difficile à représenter. Branche d'arbre et autres éléments verdoyants y ont toutes leur place. Une table est dressée sur laquelle on trouve un cadre représentant Adam et Eve, un arbre de vie, un serpent à la tête mobile et une certaine quantité de bougie éteinte.

Au lieu de se contenter d'une simple table avec une représentation d'un squelette, un coin de la loge est aménagé spécialement. Le rituel ne précise pas s'il est caché mais on peut l'imaginer. Ce coin est tendu de noir avec une profusion d'ossements et de larmes. Dans ce lieu exprimant la joie de vivre, se dresse une table recouverte de noir avec une représentation d'un squelette comme en 1786.

Le rituel d'élévation.

Le rituel le plus complet et le plus compréhensible pour nous, pauvres esprits du 21ème siècle, est celui de 1786 (comme quoi). Le Manuel de la Franc-maçonnerie de 1856 n'évoque le décor de la loge, les mots et signes (que j'évoquerais en fin de cet article, parce que c'est quelques chose!) et l'instruction de ce degré. Quant à la version de 1775, le rituel manquerait de précision.

Comme je l'ai fait pour le grade d'apprentie, j'ai organisé ce rituel sous la forme que nous connaissons.

 

Préparation de la récipiendaire.

Les puristes du rituel apprécieront. En 1775, la récipiendaire est conduite par l'inspectrice dans une salle sombre à qui on demande de retirer sa boucle d'oreille gauche. En 1786, on retire à la récipiendaire la totalité de ses bijoux et sa jarretière gauche. Au lieu d'être avec l'inspectrice, elle est avec l'orateur qui lui explique qu'elle devra obéir à toutes les épreuves qui lui seront données. Elle entrera les yeux bandés. Vraisemblablement, dans la version de 1856, la sœur n'a plus les yeux bandés d'où la nécessité de cacher les différents coins aménagés de la loge.

Le rituel. 

Lors de l'ouverture de la loge, le vénérable lit l'instruction du premier degré une branche d'olivier à la main gauche.

La soeur introductrice la fait placer entre les deux officières, et fait avertir le vénérable que la soeur qui désire monter au second grade de la maçonmerie est présente; et que, pour preuve de sa soumission à tout ce qu'on exigera d'elle, elle a remis ses bijoux et sa jarretière.(L'orateur les porte sur l'autel. )

Le grand maître : « Ma chère soeur, c'est avec un plaisir extrême que je vois votre zèle à vouloir parvenir à la connaissance de nos mystères; cependant, quoique vous nous confirmiez de plus en plus dans l'idée que nous avions conçue de vous, je me crois encore obligé de vous engager à ne rien précipiter. Sachez que si vous commettiez une seule faiblesse, il ne nous serait plus permis de vous recevoir parmi nous : voyez si vous voulez être reçue à ce prix ».

La sœur doit répondre « Oui ». Le vénérable commande au frère inspecteur de lui faire faire deux fois le tour du tableau de loge et de la faire passer par l'épreuve du feu afin de persuader les membres de la loge de son courage.

La sœur est conduite auprès de l'esprit de vin.

Le vénérable : « C'en est assez, mon frère, nous devons être content de sa soumission.

(En s'adressant à la récipiendaire.)

Vous,ma chère soeur, ne craignez rien, souvenez-vous que la bonne foi est sacrée chez les maçons ; le bandeau que vous avez sur les yeux nous assure de la vôtre, et nous présente l'état d'innocence , dans lequel vivaient nos premiers pères, se confiant aveuglément dans les promesses du créateur.

Continuez, ma chère soeur, à vous soumettre à tout, il ne vous reste plus qu'une épreuve à,passer pour entrer dans notre sanctuaire; et quoiqu'elle soit terrible , elle n'est pas au dessus de la vertu courageuse. Nous allons vous conduire dans un lieu de délices,où vous achèverez de nous convaincre de l'estime que nous devons faire de votre amitié.

Allez, ma chère soeur , puissent la sagesse et la prudence vous inspirer surtout ce qui vous reste à faire, et vous ramener vers moi avec des marques certaines de votre innocence ».

Le frère inspecteur conduit la récipiendaire dans le coin où est aménagé le jardin d'Eden et la laisse à sa réflexion.

Un membre de la loge lui donne, alors, une pomme l'invitant à la manger en lui expliquant que c'est une marque d'obéissance pour être reçue. Bien sûr, la sœur obéit.

A peine, a-t-elle commencé à manger la pomme, qu'un bruit de tonnerre se fait entendre – genre « fin du monde » - La loge, dans le cadre de sa préparation, doit avoir prévu de quoi faire le bruit adéquat. Le membre de la loge s'éloigne subrepticement. L'orateur se précipite vers la sœur qui vient de déclencher la colère divine. Il lui retire son bandeau et lui dit :

"Malheureuse ! Qu'avez-vous fait ? Est-ce ainsi que vous pratiquez les leçons de sagesse que l'on vous a données? Se pourrait-il que vous méconnaissiez ces sentiments d'honneur et de vertu, premier fondement de notre ordre ? Quoi ! au mépris des promesses que vous a faites le grand maître de récompenser votre courage et votre prudence, vous vous laissez séduire par ce monstre.

(Il lui montre le serpent duquel on fait remuer la téte.) qui n'a d'autre but que celui de corrompre votre innocence ; quelle récompense devez-vous attendre d'une pareille faiblesse?"

On peut imaginer facilement que la pauvre sœur traverse un grand moment de solitude après cela ! Le pire, c'est que cela continue dans la même veine.

L'orateur lui dit : « Suivez-moi , madame, et sortons au plus vite d'un lieu qui vous rappellerait sans cesse votre faute »

L'orateur la conduit entre les deux colonnes. L'inspecteur récupère la pomme mordue et l'amène au vénérable.

Le vénérable dit à la récipiendaire : « Je vois trop, madame, le peu de compte que vous avez fait des sages conseils que je vous ai donnés ; mais sans compter l'oubli de vos devoirs, connaissez l'excès des malheurs que votre inconséquence a causé ».

Apparaît un autre élément du décor. On fait lire à la sœur l'inscription sur le tableau représentant le squelette qui dit « Le crime a vaincu l'innocence. »

Le vénérable : Que dois-je faire, mes frères.

L'inspecteur : Consulter votre sagesse et suivre nos lois. 

Le vénérable : Je vous entends, mon frère ». A la récipiendaire, lui disant d'un "air respectueux et confiant " : "Madame, c'est avec une douleur extrêune que nous avons vu votre faute ; mais quelque qu'elle soit, l'indulgence, qui fait la base de notre société, me permet pas de vous la reprocher davantage et pour vous faire connaître entièrement le caractère des vrais maçons , persuadés comme ils le sont des faiblesses de l'humanité, apprenez que tous les frères et soeurs ici présents vous pardonnent, et moi tout le premier, à condition que vous allez prêter devant nous, et sur cet autel, un serment authentique de n'employer jamais d'autre vengeance envers ceux que vous connaîtrez coupables; le voulez-vous, madame ?". 

La récipiendaire ayant répondu oui, tous les frères et soeurs applaudissent. Ensuite on fait avancer l'aspirante à l'autel, par quatre pas, commençant par le pied droit ; puis le vénérable la fait mettre à genoux , et prononce avec elle son obligation.

« Je jure et m'engage, en présence de cette respectable assemblée , et sous les peines que m'impose ma précédente obligation , de ne jamais révéler à aucune apprentie , le secret de compagnonne. Je promets de plus d'aimer, protéger et secourir mes frères et soeurs , toutes les fois que j'en trouverai l'occasion , de ne point manger de pépins de pomme, vu qu'ils contiennent le germe du fruit défendu ; en outre , de garder sur moi cette nuit, la jarretière de l'ordre, et de n'en point découvrir les mystères aux profanes.Je promets toutes ces choses, aux risques d'encourir l'indignation de mes frères et soeurs ; c'est pourquoi je prie dieu de m'être en aide.Ainsi soit-il »

Le vénérable relève la récipiendaire. Il trempe dans l'auge sacrée il la lui passe cinq fois sur les lèvres, et lui dit : « C'est le sceau de la discrétion que je vous applique ; on vous apprendra bientôt la morale qu'il renferme. Reprenez ce fruit , il est le symbole d'un grand mystère et de notre ordre et de notre religion ; recevez aussi notre jarretière, comme étant l'emblême d'une amitié parfaite ».

Alors faisant passer la soeur du côté de l'Afrique , il continue , en disant : « Nous avons des signes et des paroles pour nous reconnaître, en qualité de compagnonne; comme dans le grade précédent. Le signe se fait, en portant le petit doigt de la main droite sur l'oeil droit fermé. On répond à ce signe , en mettant le petit doigt de la main droite sous le nez, le pouce dessus, l'index sur le sourcil, et les autres doigts sur l'oeil. La parole est Belba , qui signifie çonfusion; le mot de passe est Lamasabacthani, qui veut dire : Seigneur, je n'ai péché que parce que vous m'avez abandonnée ».

Les autres versions & analyse. 

Je vous laisse vous débrouiller avec le signe de ce grade à ce rite qui, d'ailleurs, est un chouia plus simple mais pas plus heureux dans les autres versions.

La version de 1785 ne mentionne nullement cette dramatisation de la pomme. Il est simplement demandé à la sœur de manger la pomme sans croquer les pépins « sources du péché ». Quant à la scène de l'auge sacrée, il s'agissait d'appliquer un emplâtre sur la bouche de la récipiendaire et de donner cinq coups à l'aide de la petite truelle. On appréciera la délicatesse de la version de 1787. 

Contrairement à ce que l'on peut lire, il n'est nullement rappelé aux sœurs Compagnonnes (et aux femmes de l'époque) que l'origine du péché originel est strictement féminin. Même au 18ème siècle, on savait qu'il a fallu l'intervention du diable, lui-même, pour convaincre Eve, alors que Eve a suffi pour convaincre ce benêt d'Adam.

Ce rituel s'il avait été masculinisé aurait nécessité de faire apparaître une femme (en carton?) à la place du serpent .... Rien, donc, de surnaturel, finalement. Certes, la représentation du féminin (et donc des femmes) dans ce rituel n'a rien à voir avec les glorieuses Amazonnes qui réclamaient des armes, le pouvoir, et le droit à l'instruction ... 

Or, la subtilité se situe à la fin de ce rituel. Ces compagnonnes détiennent « la connaissance », c'est-à-dire les « mystères », pour avoir croqué la pomme avec ou sans les pépins. Autant dire que ce rituel remercie Eve d'avoir sortie l'humanité du jardin d'Eden, une humanité condamnée à l'innocence mais à l'ennuie de ne pas savoir ou connaître. Si ce rituel destiné à des femmes frise l'hérésie, les auteurs s'en sortent plutôt bien appelant à la vertu, à l'innocence mais aussi à l'obéissance et à la soumission. Le comble est le mot de passe et sa signification. Il n'existe d'ailleurs que dans cette version de 1787. En 1856, on se contentait simplement d'Eva et de Belba (Babel). Il est tiré de Mathieu 27:46, qui fait dire à Jésus, agonisant sur sa croix, « Éli, Éli, lama sabachthani? » c'est-à-dire: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Il fallait oser. 

La qualité ésotérique de ce rituel est évidente, tant il recouvre l'état de l'humanité, symbolisé par la période avant et après la chute.

On notera aussi l'épreuve du feu pour tester le courage de la récipiendaire, la présence du bandeau (symbole de l'obéissance à dieu) comme le retrait de la totalité des bijoux symbole de l'humilité et du détachement des biens matériels. La version de 1785 ne prévoyait que le retrait de la boucle d'oreille gauche ! Le tableau de loge, lui-même, avec l'arche de Noé seul et le retour de la colombe, signification du premier bienfait de dieu vis-à-vis de l'humanité (après avoir été chassé du jardin d'Eden).

Comme il s'agit de franc-maçonnerie, les symboles de construction n'est pas absente. Tout d'abord, le mot : "Babel" (confusion), mais la présence de l'arche de Noé qui est expliqué dans l'instruction.

R. Pour se sauver, lui et sa famille, de la punition générale ; de même les maçons viennent en loge, pour se soustraire aux vices qui règnent si souvent dans les autres sociétés. :

D. Comment Noé a-t-il construit cette arche ? .

R. Par l'ordre, et d'après les plans que le grand architecte de l'univers lui en donna, et dont la morale doit servir de règle aux maçons, afin de se garantir contre la corruption générale.

D. Pourquoi les autres hommes n'en profitèrent - ils point ? -

R Parce qu'aveuglés par de fausses lumières, ils critiquèrent l'ouvrage du grand maître , qui, pour punition, les livra à l'endurcissement, ce qui les précipita dans l'abîme.

D. De quelle forme étoit cette arche ?

R. Elle avoit quatre étages, qui comprenoient trente coudées de haut; elle était (lire cette étude de la Loge de Recherche Dermott)longue de trois cents coudées , et large de cinquante.

D. De quel bois cet édifice était-il construit ?

R. De cèdre, bois que l'écriture nous dit être incorruptible ; ce qui symbolise le vrai maçon, qui doit être vertueux pour le seul plaisir de l'être , et se mettre au dessus des préjugés et de la calomnie.

D). Quelle forme avoit les planches ?

R. Eles étoient toutes égales et bien aplanies, ce qui nous démontre l'égalité parfaite qui doit régner entre nous, et qui doit être fondée sur la ruine de l'amour-propre. 

D. Comment l'arche était-elle éçlairée ?

R. Par une seule croisée pratiquée dans le haut du quatrième étage.

D. Quel oiseau Noé fit-il sortir pour savoir si les eaux étoient retirécs ?

R. Le corbeau , qui ne revint point, image de tous faux frères , qui , se parant des traits de la sagesse, négligent les inno- cens plaisirs de la maçonnerie , pour jouir en particulier des criminelles voluptés des sens.

D. Quel fut l'oiseau que Noé fit sortir après le corbeau ?

R. La colombe, qui rapporta une branche d'olivier, symbole de la paix qui doit régner entre les maçons.

 

On y trouve aussi  les notions d'égalité, de paix et donc de fraternité. 

Dans la version de 1856 (Manuel de la Franc-maçonnerie), le rituel d'élévation n'est pas présentée. L'arche de Noé est complètement occulté. Il n'y a pas de description de tapis de loge et aucune mention de ce dernier dans l'instruction du grade.

Ce manuel reprend les 7 degrés du Rite Français et les 33 du REAA. Noé apparaît dans le signe du 21ème degré du REAA : "Allonger les trois premiers doigts de la main droite; le F.\ en fait autant, puis il prend les doigts au premier en disant : Frédéric II. Le premier frère répond' en prenant les doigts de l'autre : Noé." Ce degré est appelé Noachite ou Chevalier Prussien du fait que selon la légende de ce degré pour la période de 1856, ce degré fait hommage à Frédéric II, Roi de Prusse, soi-disant signataire d'une constitution (qui s'avère être un faux). 

Le mythe de Noé est aussi le mythe fondateur avant qu'il ne soit supplanté par Hiram (en 1730). Est-ce que les rédacteurs de ce rituel  destiné aux femmes en avaient connaissance en 1787 (voir même 1775)? C'est peu probable. (lire cette étude de la Loge de Recherche Dermott)

Les rituels d'adoption étaient-ils faits pour des bécasses? Vu la richesse de ce rituel, il est difficile d'imaginer qu'il s'adressait à des femmes qualifiées de futiles ou pour créer une sous-franc-maçonnerie, utilisant finalement toutes les ficelles du rituel et s'ouvrant à l'ensemble des thèmes généralement abordés en franc-maçonnerie : une humanité nouvelle. 

 

 

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hector 27/03/2017 17:46

Bizarre ! Éros n"apparait même pas sur la décoration ......