Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
La Maçonne

L'Ordre de la Félicité : une société badine du 18ème siècle.

Aux côtés des loges d'adoption reprenant peu ou prou la structure des rituels de la franc-maçonnerie, existaient des sociétés mixtes, dites « hermaphrodites », voulant concurrencer la franc-maçonnerie dès 1730-40.

Hédonistes et libertines, ces sociétés, par la suite, furent largement critiquées. Elles prouvaient que les femmes ne pouvaient être initiées d'une part et que leur présence ne pouvait que causer le désordre d'autre part. Les frères, qui utilisent ce genre d'arguments, sont assez nombreux pour qu'il soit nécessaire de se pencher sur ces sociétés.

L'une de ses sociétés s'appelaient « l'Ordre de l'Isle de la Félicité », fondée dans les années 1740 par Jean-Pierre Moët (1721-1806). Gisèle & Yves Hivert-Messeca dans « Femmes & Franc-maçonnerie » précisent que Jean-Pierre Moët devint, par la suite, grand orateur de la (première) Grande Loge de France entre 1763 & 1765. Ils précisent aussi qu'il fut le traducteur de Swendenborg.

Ce dernier était un scientifique, théologien et philosophe suédois. Mort à Londres en 1772, sa note biographique sur wikipédia indique qu'il fut considéré comme fou (et intéressa Kant à ce titre). Il publia 70 ouvrages dont ceux qui ont été traduits par Moët traitent des anges, des esprits, et de l'Apocalypse (sur 7 tomes pour ce seul sujet). Ces traductions – si elles n'ont pas de relations certaines avec l'Ordre de la Félicité – montrent que son fondateur était influencé par une forme d'ésotérisme plutôt mystique imaginant entre autre chose des mondes sur un plan astral habités d'esprits.

Ce qui donne concrètement cela : « Les esprits de Mercure possèdent par-dessus tous les autres esprits les connaissances des choses qui se trouvent tant dans le monde de ce soleil que hors de ce monde dans le ciel astral et ce qu'ils ont une fois appris ils le retiennent, et s'en ressouviennent aussi toutes les fois que de semblables choses se présentent à eux. » L'auteur imagine être transporté « en esprit » (on appelle cela un voyage astral) dans des mondes parallèles, dont celui de la terre. Ceci escorté par des anges. Il inspirerait, encore de nos jours, bien des auteurs de science-fiction.

Dans « Doctrine de la vie dans la Nouvelle Jérusalem » (en plusieurs volumes aussi), Swendenborg explique des principes de vie développant deux notions connues : la raison et la liberté. Il écrit ainsi : « C'est une loi de l'ordre divin que l'homme agisse en liberté, selon sa raison parce que agir en liberté selon sa raison, c'est agir de soi-même. Mais ces deux facultés, la liberté et la raison n'appartiennent point à l'homme, elles appartiennent au Seigneur en l'homme; et en sa qualité d'homme il en jouit, et elles ne lui sont point ôtées, parce que sans elles il ne peut être réformé car sans elles il ne peut faire pénitence, il ne peut combattre contre les maux, et ensuite produire de dignes fruits de pénitence. Puisque la liberté et la raison sont à l'homme par le Seigneur, et que l'homme agit par elles, il s'ensuit qu'il n'agit pas de soi, mais comme de soi. ». Je vous laisse méditer.

Ceci pour souligner que si l'Ordre de la Félicité est  badine – s'en donnant au moins les apparences – cela est, certainement, plus compliqué que cela au moins dans les intentions de son fondateur.

Le seul livre présentant cet ordre disponible s'intitule est attribué à Moët, Jean-Pierre (1721-1806) et s'intitule : « L'antropophile, ou Le secret et les mistères de l'Ordre de la Félicité dévoilés pour le bonheur de tout l'univers . - Dictionnaire par ordre alphabétique des termes de marine en usage dans l'Ordre de la Félicité. » Il date de 1746.

 

Origine & but de l'ordre (selon Jean-Pierre Moët).

L'origine de l'ordre n'est pas Salomon et les croisades, nous explique l'auteur, mais dieu lui-même. Ce qui, selon lui, est une origine bien plus illustre que celle de la franc-maçonnerie elle-même.

« Le désir de réunir les hommes ensemble a toujours été le motif des génies du premier Ordre. Le dessein seul marque les grands hommes, la facilité de réussir marque les hommes merveilleux. Changer les cœurs sauvages et farouches en cœurs compatissants & tendres n'a pas été l'ouvrage d'un jour et le travail d'un seul mortel ». C'est ainsi que débute le chapitre destiné à expliquer les objectifs de cet ordre. Il définit ensuite les différents types de liens entre les hommes : les liens familiaux d'une part, les liens d'affaires d'autre part et pour une troisième catégorie : les liens amicaux. Rendre service aux autres, dans les petites ou grandes choses de la vie, est l'objectif des membres de cette société.

Société fraternelle, l'Ordre de la Félicité se présente ainsi comme une société fraternelle, douée à faire le bonheur de ses membres en les transformant en être meilleur. Pour le moment, la mixité de cet ordre n'est pas évidente. Les femmes ne sont nullement évoquées. A un siècle où tout était occasion de louer la beauté, les charmes et les vertus des femmes, cette société badine semble avoir échappé à la mode de son temps. A juste titre, on peut s'inquiéter de la qualité de libertine qui est souvent admis.

 

Officiers & charges de la loge.

Le parallèle avec la franc-maçonnerie est toujours fait. Ce qui appelé loge est une caverne. Une tenue est l'escadre. Il faut être 5 pour ouvrir une escadre. On peut y entrer en tapant deux coups.

On trouve parmi les charges :

  • « Un chevalier qu'on caractérise par le titre de Chérubin (cette charge se donne ordinairement au dernier mousse reçu dans l'estrade) » dont le rôle semble d'ouvrir et de fermer les portes. Apparaît aussi un Maître de Cérémonie.
  • Un grand maître qui est appelé aussi chef d'escadre,
  • un Commissaire, dont le rôle est de porter les plaintes des chevaliers et chevalières à la connaissance de tous,
  • un Grand Sondeur, dont le rôle est celui de l'orateur « chargé de faire part de ses découvertes qu'il a faite sur la côte lors de la dernière escadre »,
  • un Inspecteur dont le rôle est de faire respecter les règles de l'ordre.
  •  

L'Ordre est divisé en trois grades :

  • le Mousse (l'équivalent de l'apprenti),
  • le Patron (l'équivalent du Maître)
  • le Patron-Salé. Pour ce dernier degré, l'auteur note que la plupart des escadres ignorent ce grade qui possède son rituel s'arrêtant au grade de Patron. N'oublions pas qu'aux alentours de 1746, la franc-maçonnerie possédait elle-aussi deux grades de base (Apprenti/Maître appelé compagnon) et que le grade supplétif « Maître Secret », destiné aux vénérables faisaient à peine son entrée.

Le saint-patron est Saint-Nicolas. La couleur des cordons est verte et le symbole central est une ancre. 

La réception d'un nouveau postulant.

La réception est, très simple, lorsqu'un postulant est proposé, c'est le chef d'estrade qui lui pose des questions afin de cerner son caractère. Le vote se fait par boules noires et blanches par les chevaliers et chevalières. Une seule boule suffit à renvoyer le postulant à un autre scrutin. Il ne peut y avoir deux votes dans la même journée (pour le même postulant). Au bout de 3 scrutins avec une boule noire, le postulant est renvoyé.

Une fois admis, la réception est assez classique. Le postulant est reçu, encadré par le Chérubin et le Maître de Cérémonies. Aucune épreuve n'est présentée, ôtant d'ailleurs toute originalité à cette société. Le postulant prête son serment et reçoit les mots et signes.

« Le secret du mousse consiste dans un signe pour se reconnaître. Quand un frère veut savoir si quelqu'un est mousse, il met sa main droit au bout de son oreille droite, l'autre lui répond en tenant le bras droit tendu le long de la cuisse droite.

Le mousse doit connaître encore le vaisseau & la frégate. Le Vaisseau s'appelle Chalom & la frégate Leka. Ces deux mots ne se prononcent jamais qu'en escadre.

Voici la façon dont on se donne à se reconnaître avec ces deux mots : chaque lettre est la première d'un bois particulier. Ainsi le Vaisseau est comparé de dix planches, différentes espèces, & la Frègate de qutre. Si je demande à un mousse s'il connaît la quatrième planche de son Vaisseau, il me doit de répondre Laurier. Si je lui demande encore le nom de la troisième planche de la Frégate, il doit répondre Kermés. »

Ce système complexe repose ainsi sur les anagrammes suivant:

  • Vaisseau : Chalom pour Cèdre/Hêtre/Amandier/Laurier/Oranger/Mûrier.
  • Frégate : Leka pour Liège/Erable/Kermés/Abricotier.

Le Vaisseau représente l'homme qui est composé de 10 morceaux. La frégate, la femme qui se voit affublée que de quatre morceaux. Ce rituel a été écrit par des hommes …. Ainsi se définissent les morceaux féminins : « […] ne fallait-il pas chercher des arbres dont le vois pût avoir quelque rapport avec eux ; par exemple pour faire une Femme charmante, voici les bois dont il la faut composer. La tête doit être d'Acacia, les tétons de Chêne, le derrière de Tremble & le devant de Fouteau ». (note : le tremble est un peuplier et le fouteau est un hêtre).

Pour comprendre les allusions frivoles, s'il y a lieu, il faudrait être botaniste. C'est, quand même, pas de chance !

Que le postulant soit une femme ou un homme, la réception est identique à une seule différence. Lors du serment, c'est le chef d'escadre qui se met à genoux au pied de la postulante et non l'inverse. C'est une des rares références badines de l'ouvrage.

La réception du patron que je ne vous décrirais pas fait office d'un développement particulier expliquant les motivations de cet ordre.

« Nous cherchons le vrai bonheur & ces trois sortes de caractère se plaisent à le détruire. Les calomnies n'y sont point pardonnées ; on n'y excuse pas même les médisances. Nous voulons un essai d'Elus, & non pas un peuple entier. Nous n'ambitionnons pas le titre de Coloniates, nous ne voulons pas peupler l'Amérique. » L'auteur livre, ensuite, une critique plutôt amère du siècle.

Le degré de Patron-Salé est destiné, selon l'auteur, aux seuls frères, bien que des sœurs le possèdent aussi dans certaines estrades. Ce n'est d'ailleurs pas très clair. Le cérémonial est menaçant : les frères pointent leurs épées là où un coup serait mortel. Quant au signe, il serait d'un type plus suggestif et ne nécessite pas un parcours de botaniste pour le comprendre.

Cependant, on pourra être étonné – si on veut verser dans le libertinage – par la description des tenues des sœurs décrites comme des nonnes.

"[…] Elles y sont non seulement, couverrtes, mais elles y son embéguinées, je n'ose médire de nos Législateurs, mais je sais ce que plusieurs fois mon cœur a souffert. » (c'est-à-dire elles ont la tête couverte).

 

Proto-féminisme ?

« 1° ) Je pense & je ne suis point le seul qui ai fait la réflexion que je vais dire : je pense, dis-je, que la solidité d'un Ordre ne dépend que dans la parfaite égalité. Je voudrais que quand on admet des Dame dans les Sociétés, elles y fussent dépouillées de leurs prérogatives. Les hommes y seraient moins gênés : les Dames seraient ravies d'être hommes pour un moment, & la fraternité serait plus observée. Qui empêche qu'on appelle les Dames du nom de Frère ? Elles payeraient de leur personne alors, au lieu que sous le nom de sœurs, elles ne sont que des ombres.

2°) Il faudrait que les Dames fussent reçues dans la Chevalerie par les frères & les hommes par les sœurs. Il n'y aurait point de partialité dans ce moment. Tout se ferait sans brigue, & sand trop donner à l'amitié. Les Dames sont vraiment la pierre de touche du caractère & du bon goût. Elles examineraient nos Chevaliers Aspirants ; elles rebuteraient ceux qui seraient indignes de l'Ordre : nous en serions plus vertueux & plus capables de remplir les Statuts de la Chevalerie, & les intentions de nos charmantes Chevalières. »

Cette société souhaite, visiblement, se différencier de la franc-maçonnerie en recevant des femmes et en instituant une première idée d'égalité entre les frères et les sœurs. Il faut reconnaître que les moyens ne sont plus au goût du jour : couvrir la tête des sœurs pour éviter entre elles les effets de la jalousie. La jalousie entre hommes n'existaient pas au 18ème siècle ! Pour une société badine et même libertine, on espère qu'elles se soient découvertes tôt ou tard.

L'auteur, qui devint lui-même franc-maçon, est particulièrement critique vis-à-vis de la franc-maçonnerie y voyant un repère d'ambitieux, lui reprochant de ne recevoir que des aristocrates. Cette dernière critique en 1746 est certainement basée sur une expérience personnelle. La recette « maçonnique » était une affaire qui marchait bien. Les patentes étaient payantes et permettaient d'apporter des finances à leurs détenteurs en sus d'un certain prestige.

Ce qui s'avère par contre compliqué est de définir exactement ce qu'était cette société. Copie de la franc-maçonnerie ? Oui, sans aucun doute. Les références sont trop nombreuses. La question est d'ailleurs de savoir d'où venaient les connaissances de cet auteur sur la franc-maçonnerie s'il n'en était pas à l'époque membre. Les divulgations des rites devaient être nombreuses. Société mixte cherchant une égalité entre les hommes et les femmes ? Possible. Exclusivement badine ? C'est moins sûr.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

YaKa 03/04/2017 21:42

Pour ceux qui rêvent de tenues coquines, il faut savoir que le libertin de cette époque était celui (celle) qui remettait les dogmes en cause. C'était un(e) libre-penseur.

JP Bouyer 03/04/2017 09:50

On peut trouver des informations complémentaires - et des chansons - sur
http://www.mvmm.org/c/docs/div18/felicite.html