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La Maçonne

Peter Bu : Le « non-événement » du 24 juin 1717 ?

Peter Bu, que je vous ai déjà présenté ici, m'offre ce très intéressant article et - surtout - une hypothèse sur la fondation de la première grande loge anglaise, maman des nombreuses obédiences existantes, dont les 300 ans sonneront officiellement ce 24 juin. 

Je vous laisse découvrir cet article permettant de nous ouvrir à d'autres spéculations historiques quant à la question essentielle : pourquoi la franc-maçonnerie ?. 

 

Illustration : Isaac Newton 

"Divers aspects de la pensée contemporaine", émission de Daniel Morfoisse avec l'invité Roger Dachez, dimanche de 9h42 à 10h

Au début de l'émission Daniel Morfoisse annonce « un scoop ».

Dachez : « ...le 24 juin 1717 nous sommes dans le quartier de la cathédrale Saint Paul... il y a une taverne comme il y en a des milliers à Londres s'appelle « L'oie et le grill »... ce jour là on voit des hommes de tous âges qui convergent vers la taverne, montent au premier étage et qui vont se réunir … et ils vont décider une chose qui n'avait jamais eu lieu auparavant, il vont créer une Grande loge. » (…)

Morfoisse : « C'est la première obédience à vrai dire. »

Dachez : « Alors en fait oui (…) dans les quatre loges qui vont se réunir à Londres ce fameux 24 juin 1717 il n'y a pas d'intellectuels, ce sont essentiellement des petits artisans, des petits boutiquiers, des gens d'extraction modeste et c'est tellement vrai qu'ils vont placer à leur tête comme étant le Grand maître, ce qu'on va appeler pour la première fois le Grand maître, un homme, Anthony Sayers dont on ne sait d'ailleurs pas grand-chose, sauf une qu'il était lui-même assez modeste, on pense qu'il était libraire et il était tellement modeste que bien des années après – il va rester le Grand maître un an - il demandera le secours financier à la Grande loge qui, entre temps, est devenue quelque chose d'important, et on lui accordera secours financier en souvenir du fait qu'il avait été le premier Grand maître ».

(Pour les historiens, les raisons de cet événement du 24 juin 1717 ne sont pas clairs :) « On nous dit qu'à l'époque, en juin 1717, et donc depuis quelques années, il y a à Londres quatre loges » (peu avant il y en a eu six :) « ...ce qui pourrait signifier que ces loges étaient très faibles et qu'elles commençaient à disparaître. Par conséquent, à l'époque la principale activité des loges était d'être la société d'assurance mutuelle. » (Il n'y avait pas encore la sécurité sociale.) « … elles ont peu de moyens alors elles ont cette idée simple qui consiste à dire ''si on se réunit, quatre petites loges, ça fera quelque chose de plus volumineux, comment pourrait on l'appeler, tient, on va l'appeler une Grande loge''. »

Voici le « scoop » :

« (…) seulement, voilà, nous savons aujourd'hui que c'est une légende dorée et que le 24 juin 1717 il ne s'est rien passé. C'est un événement qui a été créé de toute pièce des années plus tard. (…) Le seul récit que nous possédons de cet événement de 1717 c'est le récit qu'en a fait James Anderson, l'auteur, un des auteurs, en tout cas le principal rédacteur des Constitutions qui vont être publiées en 1723 qui sont le texte fondateur de la franc-maçonnerie universelle, et bien, le seul récit que nous avons de cet événement de 1717, est le récit qu'en fait Anderson dans la deuxième édition de ses Constitutions en 1738, c'est à dire 21 ans plus tard. Et surtout, il n'était pas présent en 1717 ! »

« Cela ne retire rien au sens profond de cet événement. Il faut considérer que le 24 juin 1717 est une date symbolique. »

(La maçonnerie moderne existe) « probablement à partir de 1721 quand on a élu le premier Grand maître noble qui est le Duc de Montagu, donc successeur prétendu d'Anthony Sayers, mais en fait probablement le vrai premier Grand maître de la Grande Londres, la maçonnerie londonienne a commencé à changer de nature. On a dit tout à l'heure que c’étaient quatre petites loges avec des gens de très modeste extraction et voilà qu'ils placent à leur tête le Duc de Montagu qui est familier du roi et qui est l'homme le plus riche d'Angleterre et qui, comme par hasard, dans un de ses premiers actes verse une somme considérable au fond de solidarité de la Grande loge, ces loges qui justement cherchaient à posséder plus de moyens pour aider des confrères. » (Dachez l’explique par la nouvelle situation politique de l'Angleterre où la royauté voulait se montrer comme amie du peuple.)

Morfoisse : « Alors quel rôle joue la Royale Society dans cette maçonnerie moderne et même dans l'élection de Montagu ? C'est lié à la personnalité de Desaguliers et surtout de Isaac Newton ? »

Dachez : « Et d’ailleurs le Duc de Montagu est membre de la Royale Society et on s’aperçoit que lorsqu'il arrive à la Grande maîtrise, probablement c'est le premier vrai Grand maître, on va trouver dans une ou deux loges londoniennes ce qu'on n'y avait jamais trouvé, c'est à dire il va y avoir des wagons entiers, si on peut s'exprimer ainsi, de membres de la Royal Society, de savants, de philosophes, de militaires, de grands administrateurs, d'aristocrates qui vont arriver dans les loges maçonniques où on n'aurait jamais imaginé qu'ils arrivent (…) et l'agent recruteur a sans doute été Jean Théophile Desaguliers (…) qui est le premier collaborateur de Newton, président en exercice de la Royal Society. »

 

Roger Dachez est un historien réputé et en tant que tel plongé dans les faits qu'il cherche dans les profondeurs du temps. Il fouille, déterre, dépoussière avec des pinceaux de plus en plus fins, rassemble et classe... Son travail méticuleux me fait le voir comme un archéologue. Mais quand on est au fond d'un puits, captivé par des myriades d'objets découverts, ont peut avoir un peu de mal à les réunir dans une vision d'ensemble.

 

Si on s'éloigne un peu des faits relatés, plusieurs questions s'imposent :

 

1ère question : La nouvelle royauté d’Angleterre avait-elle besoin de prendre la tête des quatre loges de Londres de « petites gens » pour montrer au peuple qu'elle était son amie ? Il y a de fortes chances qu'elle aurait trouvé des moyens plus directes, et surtout plus visibles de tous ses sujets.

2e question : Pourquoi le Duc de Montagu se serait-il imposé comme Grand maître s'il fallait juste montrer son inclinaison amicale vis à vis des « petites gens » qui les composaient ? N'aurait-il pas été plus habile de se situer à leur niveau, restant sur les colonnes « égal parmi les égaux », en dotant (en le faisant savoir) un représentant des classes moyennes des moyens financiers conséquents ?

3e question : S'il s'agissait d'un projet de la royauté, pourquoi et comment l'élection de Duc de Montagu à la Grande maîtrise aurait-t-elle été « favorisée » par la Royal Academy, avec Newton et son secrétaire Desaguliers en tête ? D'ailleurs, avait-elle besoin d'être « favorisée » ? Le Duc de Montagu n'a-t-il pas simplement acheté sa Grande maîtrise ?

4e question : Si le but était de montrer la royauté comme amie du peuple, pourquoi le Duc de Montagu aurait-il accepté que la nouvelle obédience soit envahie par des « wagons entiers » d'aristocrates, philosophes, administrateurs, militaires et savants ?

5e question : Si, enfin, la réunion des quatre loges londoniennes du 24 juin 1717 était si insignifiante par rapport à la « vraie » franc-maçonnerie, née en 1721, pourquoi alors tous ces princes de sang et de savoir de la Grande loge « qui, entre temps, est devenue quelque chose d'important » « accordera au « très modeste » Antony Sayers secours financier en souvenir du fait qu'il avait été le premier Grand maître » ?

 

Cela ne tient pas debout.

 

Tous ces faits peuvent devenir cohérents sous un autre éclairage. Ce n'est peut-être qu'une vision idéalisée de la franc-maçonnerie moderne, mais, parfois, la poésie est plus proche de la réalité que des données savantes.

Pendant les dernières décennies du XVIIe et le début du XVIIIe les scientifiques et les philosophes anglais cherchaient à réunir en un corpus unique les connaissances antérieures disparates de toutes les civilisations précédentes. Réunir, promouvoir et les rendre disponibles pour une ré-appropriation active car ils trouvaient dans ces savoirs une source d'inspiration inépuisable. Ils l'est encore aujourd'hui pour nos chercheurs.

Les Encyclopédistes ont entrepris un travail similaire mais se sont adressés uniquement à la pensée rationnelle. Les membres de la Royal Academy du XVIIe et XVIIIe voulaient réveiller en même temps les autres capacités d'approche de la réalité dont l'homme dispose. Dans les méandres de recherches ésotériques (dont Isaac Newton était un fervent, mais secret admirateur) ils ont découvert la puissance des symboles. Tout cela les a probablement amenés à imaginer une méthode de travail fondée sur l'initiation, condition indispensable d'utilisation des rituels qui peuvent ouvrir les portes de ces trésors cachés.

 

La création de la première obédience maçonnique, survenue à Londres le 24 juin 1717, a peut-être été la dernière goutte dont ils avaient besoin pour faire déborder le vase. Ils a sans doute fallu un peu de temps avant que ce « non-événement », créé par « des gens d'extraction modeste », arrive jusqu'à leurs oreilles mais ils ont compris que ce modèle de petites unités d'hommes réunis en un système commun pouvait leur permettre de faire essaimer leur propre projet dans toutes les couches de la société. Ils y ont trouvé le socle de la pyramide et cinq-six années plus tard Désaguliers, secrétaire personnel de Newton, a publié avec l'aide du scribe Anderson les Constitutions qui portent le nom de ce dernier (peut-être parce que leurs vrais auteurs de la Royal Academie ne voulaient pas intimider les destinataires de leur invention).

 

Cette hypothèse rassemble toutes les pièces du puzzle soigneusement découpées par Roger Dachez. Cela ne la rend pas véridique pour autant mais si elle justifiée alors les fondateurs de la franc-maçonnerie moderne ont réussi au-delà de leurs espérances.

 

J'admire la franc-maçonnerie en général et la très riche diversité de ses démarches en particulier. Encore faudrait-il qu'elle cesse de piétiner au milieu du gué et aborde l'autre rive (allusion à l'article « Les francs-maçons se sont arrêtés à mi-chemin » du site http://www.call-of-bratislava.com) La franc-maçonnerie pourrait alors devenir un moteur efficace des transformations de notre monde « globalisé ».

 

Peter Bu

 

P.S. : En Angleterre les francs-maçons fêtent la « date symbolique » de la naissance de la première obédience alors qu'en France les loges et les obédiences semblent plutôt indifférentes. Pourtant, le 24 juin, ne devraient-ils pas – n'auraient-ils pas dû envahir les Champs Élysées avec des pancartes portant les noms des maçons célèbres, puis inaugurer un mémorial d’Isaac Newton et de Jean Théophile Désaguliers ? Ne manquons pas cette occasion en juin 2023, une autre date pour célébrer la création de la franc-maçonnerie moderne. Nous avons six ans pour nous y préparer...

Note : Vous pouvez aussi retrouver Roger Dachez et ses publications sur son blog ici

 

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Konig 26/06/2017 03:15

Ma chère maçonne

Je t'invite à lire mon dernier ouvrage (après le GADL'U) paru chez Conform éditions (Toujours la collection Pollen maçonnique, mais n°14),intitulé: "1717 L'initiation de la Franc-Maçonnerie" sous titré "Rétablissement d'une vérité historique" Tu y trouveras peut-être réponse à tes questions sur le 300ème.
TAF

Angelilie 21/06/2017 16:32

toujours un plaisir de flâner sur vos pages. au plaisir de revenir. N"hésitez pas à visiter mon blog. lien sur mon pseudo. à bientôt.