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La Maçonne

« La Fronde » de Marguerite Durand : le cercle des pionnières du 19ème siècle.

Je ne pouvais qu'un jour écrire un article sur « la Fronde ». Ce journal, fondé en décembre 1897 par Marguerite Durand, connut un formidable succès, avec des tirages allant jusqu'à 50 000 exemplaires dès 1898. Traitant de politique, de questions sociales, de finances et proposant les mêmes rubriques que n'importe quel autre quotidien, « la Fronde » se différenciait par une spécificité : il était entièrement fait pas des femmes. Des journalistes aux typographes, Marguerite Durand refusait tout homme de crainte que ses détracteurs accusent son journal être fait et dirigé par des hommes. Seul le gardien de nuit était un homme (le travail des femmes de nuit était interdit).

 

Marguerite Durand & les pionnières du 19ème siècle.

Marguerite Durand, née en 1864, elle débuta comme actrice à la Comédie Française dès 1881 en ayant exclusivement des rôles d'ingénues. Elle épousa en 1888, Georges Laguerre, avocat et boulangiste, qui fonda un journal de propagande aux idées de Boulanger. Marguerite Durand s'y initia comme journaliste. Après le suicide de Boulanger, elle divorça et fut embauchée au Figaro. Elle y fonda la rubrique « Courrier ».

 

 

En 1896, envoyée par son journal à un Congrès Féministe International pour écrire un article peu amène à leur sujet, elle y fit surtout sa première rencontre avec le féminisme. Celle qui présidait ce congrès était Maria Pognon.

Cette dernière, fille d'un couvreur, veuve à 44 ans, s'était installée à Paris avec ses deux enfants pour tenir un hôtel meublé (ou une pension). C'est sa sœur Mathilde qui l'introduisit dans le cercle féministe.

Elle y rencontra Léon Richez et devient présidente en 1882 de la Ligue Française pour les droits des femmes. En 1894, l 'année suivant la fondation de la première loge mixte le Droit Humain, elle fut initiée.

A lire le livre "Maria Pognon, une frondeuse à la tribune" de Dominique Ségalen (que l'on peut trouver ici)

Cette rencontre bouleversa la vie de Marguerite Durand qui décida de fonder un journal entièrement composé de femmes afin de leur donner une tribune l'année suivante. Tout naturellement, Maria Pognon devint une des journalistes de « la Fronde ».

Marguerite Durand s'était entourée par des femmes extraordinaires et toutes pionnières en leur domaine.

 

 

 

Clémence Royer, tout d'abord, née en 1830, est issus d'une famille royaliste et légitimiste. A l'âge de 19 ans, elle perdit son père et devint gouvernante. Autodictate (l'université était interdite aux femmes), elle profita des bibliothèque de ses employeurs pour s'instruire. Elle se passionna tout particulièrement pour l'anthropologie et à la philosophie. Entre 1853 et 1855, elle enseigna en Angleterre le français et la musique. En 1856, elle s'installa en Suisse où elle entreprit la traduction de Darwin, donnant conjointement des cours. En 1863, elle obtint avec Proudhon le premier prix d'un concours sur le thème de la réforme de l'impôt. Enfin en 1870, elle devint la première femme à être admise à la Société d'anthropologie de Paris, fondée par Paul Broca. Elle fut aussi une des premières femmes à être décorée de la légion d'honneur. Elle fut aussi une des premières femmes à entourer Maria Deraismes lors de la fondation de la première loge du Droit Humain. Elle mourut en 1902. (lire aussi : https://www.droithumain-france.org/clemence-royer/).

Séverine de son vrai nom Caroline Remy était, lors de la fondation de « la Fronde », la seule à avoir une réputation nationale de journaliste. Née en 1855, mariée sans son consentement avec un employé du gaz en 1871, qu'elle quitta pour vivre avec ’Adrien Guebhard (professeur de médecine), qu'elle épousera une fois divorcée en 1885. Elle rencontra Jules Vallès, en 1879, communard, devenant son secrétaire. Elle s'initia à ses côtés au journaliste au travers du journal « le Cri du Peuple ». Elle devint ainsi la première femme « patron » d'un grand quotidien. Suite à un conflit avec Jules Guesde, elle quitta son journal. Elle continue à écrire de manière indépendante, pour différents journaux, rédigeant plus de 4000 articles, tout en s'engageant dans la lutte féministe.

Elle devint proche d'une « frondeuse » avec laquelle elle fonda ce que nous connaissons sous le « prix féminina », Daniel Lesueur de son vrai nom Jeanne Loiseau. Née en 1854, elle fut aussi une de ses femmes qui, d'origine modeste, fut obligée de travailler devenant, quant à elle, jeune fille au pair en Angleterre. Elle publia de nombreux romans, poèmes, pièces de théâtre. Elle fut rapidement remarquée par l'Académie Française dont elle reçu plusieurs prix. Son pseudonyme lui fut imposé par son éditeur Calmann-Lévy pour la publication de ses deux premiers romans.

Elle essuya un refus, en 1890, de la Société des Gens de Lettres pour son adhésion, parce qu'elle était une femme, malgré la publication d'une bonne dizaine de romans, deux recueils de poésies, de nombreux articles et plusieurs prix de l'Académie Française. Ce qui fit office d'un scandale général dans toute la presse. C'est tout naturellement qu'elle participera au journal de « la Fronde ». Elle y publiera sous la forme de feuilleton un roman inédit jusqu'à la disparition du journal en 1903. En 1900, elle fut la première femme à être décorée de la légion d'honneur.

On trouve aussi dans l'équipe de « la Fronde », Jeanne Chauvin, avocate et première femme inscrites au barreau de Paris, comme Blanche Galien, la première pharmacienne en France ou encore Melle Klunke, première femme astronome admise à l'observatoire de Paris.

 

Ainsi, Marguerite Durand n'a pas uniquement donné à ses contemporaines la possibilité de devenir « journalistes professionnelles », ou encore de donner une tribune aux femmes pour défendre leurs droits, mais nous a donné, à nous, l'occasion de retrouver ces pionnières de la fin du 19ème siècle, dans un domaine ou un autre, qui sans elle, ne seraient peut-être pas oubliées mais seraient à peine un nom en fin d'obscurs livres d'histoire.

 

« La Fronde » : un genre masculin.

L'annonce de la fondation sera l'occasion de donner des vapeurs à ces messieurs journalistes. Ceux-ci y virent, dans le titre belliqueux, des amazones endiablées (et donc féministes) prêtes à les abattre. Des « hommasses » ne pouvant fonder un foyer, du fait de physiques forcément peu avantageux, qui se vengent ainsi sur les malheureux hommes en risquant d'éloigner les dames. Il fut force de constater que les premières éditions de ce journal n'étaient aucunement différentes de celles de ses concurrents masculins. Son style fut considéré comme « belliqueux ». Certains accusèrent même les « frondeuses » de « soumission » en copiant un « style masculin », s'éloignant des « qualités féminines ».

Pourtant, « les Frondeuses » ont fait mieux encore. Elles sont sorties de l'enfermement « genré » de l'écriture féminine. Point de salut pour les femmes qui écrivaient. Soit elles étaient les dignes filles de Madame de Sévigné ou des pamphlétaires féministes. L'écriture des femmes ne pouvaient pas être à la hauteur de celle des journalistes masculins, ne pouvaient pas répondre à leur code – et surtout – ne pouvait pas tenir entièrement un quotidien destiné à tous, en dehors de remplir les rubriques « courriers du coeur » ou « mode de Paris ».

(illustration : les frondeuses en réunion). 

Encore aujourd'hui, l'écriture des femmes se heurte aux stéréotypes en tout genre. Cela consiste à considérer qu'il existerait un style féminin pour annoncer une guerre, une augmentation du chômage ou revendiquer des droits pour les fourmis de papouasie. Ce style si féminin doit être réformé ou condamné à écrire que sur des sujets frivoles.

(Portrait d'Hubertine Auclert, féministe et contributrice de "la Fronde"). 

Simone de Beauvoir, féministe du 20ème siècle, est allée bien plus loin dans la critique de l'écriture des femmes. Elle estime le création littéraire des femmes médiocre. Elle explique ainsi dans le « Second Sexe » : « Il est connu que la femme est bavarde et écrivassière ; elle s’épanche en conversations, en lettres, en journaux intimes. Il suffit qu’elle ait un peu d’ambition, la voilà rédigeant ses mémoires, transposant sa biographie en roman, exhalant ses sentiments dans des poèmes […] Les femmes ne dépassent jamais le prétexte, me disait un écrivain. C’est assez vrai. Encore toutes émerveillées d’avoir reçu la permission d’explorer ce monde, elles en font l’inventaire sans chercher à en découvrir le sens. [...] Un des domaines qu’elles ont exploré avec le plus d’amour, c’est la Nature ; pour la jeune fille, pour la femme qui n’a pas tout à fait abdiqué, la nature représente ce que la femme elle-même représente pour l’homme : soi-même et sa négation, un royaume et un lieu d’exil ; elle est tout sous la figure de l’autre. »

Bref pour Simone de Beauvoir, c'est mauvais – parce que « genré » (trop ou pas assez) – n'hésitant pas à faire état de ses propres préjugés sur l'écriture des femmes. Les femmes seraient, selon elle, incapables d'être à la hauteur de grands auteurs, condamnées au bavardage et à « « écrivasser ». Je me demande si elle se mettait dans le lot. En effet, écrire un livre féministe est bien une attribution toute féminine de l'écriture des femmes. Elle estime ainsi que l'écriture des femmes doit se conformer à un style universel, normatif et par conséquent masculin. Ainsi, les rares œuvres littéraires des femmes manqueraient de testostérones.

Or, il n'existe pas d'écriture « féminine » mais des femmes qui écrivent. Comme telles, elles utilisent leur histoire, leur vécu, leurs observations et leurs ressentis en sus de ce qui a constitué leurs éducations respectives. Imaginer, comme Simone de Beauvoir, que les femmes qui écrivent auraient un style du fait de leur sexe consiste à leur dicter une forme d'écriture et avec une forme de pensée. 

La réalité des Frondeuses.

Bien sûr, les frondeuses avaient un autre combat un peu plus vital que celui de Simone de Beauvoir. Les féministes avaient appris leur première leçon : les hommes féministes leur imposaient des choix de revendications et une politique de conquête des droits qui ne leur convenaient pas et les divisaient. L'échec était cuisant. Elles prenaient leur indépendance. « La Fronde », en tant que quotidien exclusivement tenu par les femmes, leur offrait autant une liberté dans leur revendication que celle de l'exprimer. Faire de « la Fronde » un quotidien « comme un autre » est certainement une démarche les plus intelligentes. Elles sortaient de la publication féministe et confidentielle, offrant certes un visage conformiste – celui voulu pour toutes par Simone de Beauvoir – ceci pour démontrer leur capacité à investir le monde fermé du journalisme.

« La Fronde » n'entrait ainsi dans aucune des deux catégories « féminin » ou « féministes ». Ses lecteurs ne discernaient pas la dimension féministe comme ils ne trouvaient pas le ton approprié à des femmes. D'ailleurs, estimaient-ils, s'ils n'avaient pas été informé de la particularité de "la Fronde", ils n'y auraient rien vu qui le laissait suggérer. Il y avait, effectivement, une ambiguïté dans ce journal. Il donnait l'information défendant une fois un point de vue et l'autre fois l'opposé. 

(Illustration : Marguerite Durand, Séverine & Catherine Kauffmann). 

Elles ont aussi transformé le monde du journalisme en imposant « le reportage » s'opposant à ce que Séverine appelait « les journalistes assis ». L'équipe de journalistes de la Fronde sortait, affrontait le monde, alors qu'à cette époque les femmes de classe moyenne ne pouvaient sortir sans chaperon. Les femmes qui sortaient seules étaient associées aux prostituées. Des journalistes se moquaient d'elles en considérant qu'une frondeuse pourrait être embarquée au même titre qu'une prostituée. Passant du sobriquet « le Temps en jupon » qui leur fut donné, un journaliste surnomma « la Fronde » « le Moniteur de St-Lazare » en référence à une prison pour prostituées.

Ce n'était pas que le monde du journalisme que les frondeuses voulaient investir, mais le monde politique, économique, et social par la présence publique (symbolique) d'une femme-reporter. Il fallait, en effet, pour mener leurs reportages sur l'Assemblée nationale, conduire une interview obtenir les autorisations pour entrer dans ces lieux réservés aux hommes. Ce qui n'avait, jusqu'alors, jamais été fait. Leurs présences étaient remarquées. Voilà en quoi, « la Fronde » a révolutionné la place des femmes : non pas uniquement en leur offrant une tribune dans lesquelles elles pouvaient exercer leurs talents comme développer leurs idées, mais en faisant de la femme un individu intégré à la cité, un individu « public », un individu présent dans la sphère politique, économique et sociale du pays.

Alors que les femmes de leur époque étaient exclues de la politique, elles démontraient leurs compétences et leurs compréhensions des faits politiques, tout en convaincant leurs lectrices qu'elles pouvaient elles-aussi s'en intéresser.

La qualité rédactionnelle des reportages permirent à « la Fronde » de devenir un grand quotidien.Il y avait pourtant une forme d'ironie qui ne leur a pas échappé en écrivant, analysant et commentant, sur ce quoi elles étaient exclues et d'en retirer une reconnaissance. 

 

L'invention d'une méthode journalistique.

 

Traductrice, écrivaine, libraire, Louise-Félicité de Kéralio, (illustration) appelée aussi Louise Robert, fut la première femme à être patronne d'un organe de presse sous la révolution. Si sa carrière fut courte (jusqu'en 1791), forcée à l'exil, elle n'en est pas moins l'une des premières femmes à avoir commenté les actualités politiques.

Plus tardivement, apparaîtra Delphine de Girardin qui sera, certes, cantonnée à une rubrique « Courrier de Paris » , c'est-à-dire à une rubrique réservée aux femmes, mais qui remettra en cause avec l'ironie une place de journaliste « à l'écart » du temps et du journal. 

Camille Delaville (1838-1888), mondaine, sera aussi une chroniqueuse reconnue. Elle financera des périodiques « le Constitutionnel » (1882) et « la Revue Verte » (1886). Elle aussi saura s'entourer de plumes connues. Elle utilisera plusieurs pseudonymes comme Pierre de Chatillon, Adèle de Chambry ou encore Bisbille signant des articles pour le « Grand Journal » fondé par Villemassant, fondateur du Figaro. Elle aura écrit dans tous les domaines y compris sur la politique et la bourse.

Les chroniqueurs, comme Zola qui utilisera comme pseudonyme « Simplice », nom d'une fée tiré des Contes de Ninon ou encore Agrippa, signent avantageusement de nom féminin. La délicatesse de leur propos, leur qualité d'âme toute féminine, la joliesse de leurs esprits si fins et si fantaisistes, furent autant saluée que s'ils avaient été des femmes. Ainsi, si les Frondeuses jouaient de l'ironie, c'est aussi parce qu'elles avaient parfaitement conscience et compris que l'écriture féminine - qui leur était attribuée d'office - convenait parfaitement aussi aux hommes sans que l'on remette en cause leur masculinité. 

Si Séverine est considérée comme étant la « première femme journaliste », il est force de constater que d'autres avant elles avaient ouverts les portes des grands journaux de leur époque. Elle fut effectivement comme on l'a vu plus haut considérée comme une journaliste au niveau national ceci depuis les années 1880. Sa spécificité fut ses reportages. En 1890, elle visitera ainsi une mine de charbon qui venait d'exploser. Elle brava le danger – subversive – mais n'oubliera jamais de signaler – de manière tout à fait conventionnelle – le fait qu'elle est une femme, « ayant juste le temps de se débarbouiller et de vêtir une robe noire. » On doit, pourtant, à une américaine le mérite d'être la première femme reporter. 

Elizabeth Jane Cochrane, dite Nelly Bly, née en 1864, entra au journal Pittsburgh Dispatch en 1880. Elle fera son premier reportage sur une usine de conserve dans lequel, à l'aide de photographies, elle décrivit les conditions de travail difficiles et dangereuses des femmes. Cet article fit exploser les ventes de son journal. Ses premiers articles concerneront essentiellement les conditions de travail des ouvriers.

Subissant des pressions, il lui fut demander de réserver sa plume pour les rubriques théâtrales et littéraires. Elle se fit embaucher dans une tréfilerie pour pouvoir écrire un article de l'intérieur.

Elle aura inventé une technique de journalisme que l'on connaît aujourd'hui : l'immersion. En 1887, soit 10 ans avant la fondation des frondeuses en France, elle accepte un contrat avec le New York World de Joseph Pulitzer. Sa première immersion pour ce journal sera dans un asile psychiatrique pour femmes, dans lequel elle restera 10 jours, et dont elle décrira les conditions de vie déplorable des patientes. En 1889, elle fera le tour du monde en 72 jours pour rivaliser avec le héros de Jules Verne. Ce dernier la recevra lors de son périple se félicitant de cette initiative. Elle publiera son voyage dans un livre devenu un classique de l'investigation.

Une française, en particulier, suivra cette méthode d'investigation qu'est l'immersion : Andrée Théry (Andrée Viollis) qui enquêtera sur un hôpital en prenant l'identité d'une élève infirmière ou encore se fera passer pour une délinquante sortie de prison pou enquêter sur une œuvre laïque. Andrée Viollis deviendra reporter de guerre et s'insurgera contre les colonies. Séverine deviendra une ouvrière dans une entreprise sucrière pour l'occasion d'un article et pratiquera ainsi l'immersion. 

Séverine et Nellie Bly sont contemporaines, subversives toutes les deux, mais aucune des deux désireuses apparaître « hommasse », rappelant soit leur jeunesse – judicieusement à l'aide d'une photographie publicitaire '(en illustration) – ou encore à l'aide d'un signe de féminité (interdiction d'entrée, doivent convaincre le gardien des lieux, changent de robes, écrivent encore avec leur cœur de femmes, de mères, d'épouse, etc).

Dans les pays anglo-saxons, les femmes reporters sont devenues précieuses pour le journalisme car elles savent noter les moindres détails qui échappent aux hommes, considérait-on. De plus, leur (naturel) sentimentalisme est un atout pour créer la sensation de leurs découvertes. Elles inventeront certes l'immersion, la mettant en pratique, y voyant l'occasion de mieux connaître leur sujet ou encore de disparaître dans la foule et passer inaperçue. Elles proposent aussi des articles sensibles, pleins de compassions pour les victimes. Elles n'utilisent pas, ainsi, le ton austère et formaté, postulat du « bon journaliste (mâle) » de leur temps. 

La Fronde gagna à être tout cela devenant, de fait, inventrice d'un genre journalistique : le journalisme social. 

L'investigation aujourd'hui. 

Le 20ème siècle, du fait du développement des médias audio-visuels, imposa comme le souhaitait Simone de Beauvoir ce ton « neutre » si « universel », signe de la toute objectivité du journalisme de qualité. Le journaliste est devenu une boîte enregistreuse, notant plus ou moins bien de souligner les détails – l'image se suffit - se refusant à produire une analyse (qui serait jugée par trop orientée). Ceci en préservant un ton et un style formaté. 

Il faudra attendre l'affaire Watergate pour sortir le journalisme d'investigation de l'ombre. Les journalistes se virent ainsi en pourfendeur de l'injustice, en défenseur de la veuve et de l'orphelin, s'engageant dans des enquêtes, dénonçant les abus des politiques et autres « affaires » comme celle de la contamination du sang.

Le journalisme – et plus particulièrement le journaliste politique – a perdu ses lettres de noblesse. En France, le « non » au référendum pour la constitution européenne comme l'éviction de Jospin au 2nd tour des présidentielles, en sont les causes. Plus proche de nous, les journalistes américains ont connu le revers « Trump » comme les français – dans une moindre mesure – celui « Fillon » au primaire des Républicains.

Ils se trouvent accusés au même titre que les politiques de ne pas comprendre l'électorat et donc le pays. Ce sont autant de raison pour éloigner les lecteurs des journaux et douter de leur efficacité ou de la qualité de leurs informations.

Le journalisme d'investigation se présente alors comme une solution pour palier à la crise journalistique. Il supporte plutôt bien la mesure de la démocratie : transparence et contrôle des institutions civiles et politiques. Le « lanceur d'alerte » qui a fait débat ces derniers temps entre dans ce champ – plus exactement dans celui de la transparence. S'il n'est pas obligatoirement un journaliste, on lui reconnaît toutefois un statut définit dans des lois sur la transparence pour garantir la démocratie. Il se définit autant par sa propre désobéissance à sa propre structure (entreprise, parti, institution) que par un sens moral et un regard critique à son endroit. Le « lanceur d'alerte » a autant une spécificité psychologique comme son courage et son fond idéologique et une compétence intellectuelle à analyser et à agir.

Qu'étaient donc ces femmes, « frondeuses » ? Des pionnières. Au travers de cette définition – certes succinctes du lanceur d'alerte – elles se trouvent posséder socialement toutes les caractéristiques de ce dernier. Subversives, elles désobéissent à ce que leur imposent leur société et ont construit leur vie respective autour de cette désobéissance, tout en ayant un regard critique à son sujet et l'intelligence de l'analyse. 

Elles ne pouvaient donc qu'être les inventrices d'une méthode journalistique … à leur corps défendant, bien sûr. 

 

Sources : 

Mary Louise Roberts, « Copie subversive : Le journalisme féministe en France à la fin du siècle dernier », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 6 | 1997, mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 27 mai 2017. URL : http://clio.revues.org/390 ; DOI : 10.4000/clio.390

Nelly Sanchez, « Camille Delaville (1838-1888), une journaliste féministe ? », Genre & Histoire [En ligne], 7 | Automne 2010, mis en ligne le 10 janvier 2011, consulté le 27 mai 2017. URL : http://genrehistoire.revues.org/1078

LA chronique et LE reportage : du « genre » (gender) des genres journalistiques, Marie-Ève Thérenty http://id.erudit.org/iderudit/039248ar – DOI 10.7202/039248ar

Le journalisme d'investigation aujourd'hui, Yevgenia Albats - Communication et langages Année 2000 Volume 123 Numéro 1 pp. 28-33

 

Ici, vous trouverez un numéro de "la Fronde" que l'on retrouve sur Gallica.

A visionner : une biographie sur Marguerite Durand. 

Et voici la lecture d'un poème de Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau). 

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Anonyme 04/06/2017 20:33

Permets-moi ma BAS de relever une petite inexactitude.
"Daniel Lesueur de son vrai nom Jeanne Loiseau. Née en 1854 (...) En 1900, elle fut la première femme à être décorée de la Légion d'honneur."
Et bien non.
La première femme décorée de la Légion d'honneur est Marie-Angélique Duchemin veuve Brulon, à titre militaire le 15 août 1851.
La LH étant un ordre national, il est possible et je ne sais que Jeanne Loiseau en 1900 soit la première au titre des Arts et Lettres.
Je t'embrasse Frat.