25 Mai 2015

C'est la circulaire n°22 de la GLDFémanant du Grand Expert et de Grand Maître de Cérémonie – et comme je sais que vous aimez leurs circulaires, je ne pouvais pas vous en priver – qui théorise voir même impose aux frères de la GLDF leurs décors.
Cette circulaire me fut transmise par un frère
La GLDF est atteinte d'un mal qu'il faut à tout prix soigner : elle s'éloigne de la tradition. L'argument est imparable. « Des bérets, des calots, des bonnets, des taux, des rosettes, … sont maintenant légions sur nos colonnes ».
C'est pour moi l'occasion de parler d'un de mes sujets préférés : chiffons et mode.
Revenons à la circulaire, que dit-elle ?
Elle présente le tablier qui doit être « rouge ponceau », autrement dit rouge vif foncé de la fleur du coquelicot. Il doit avoir sur son endroit les lettres MB, bien que trois rosettes soient tolérées. Surtout, l'envers doit être aussi « rouge ponceau » et non pas noir comme il l'est actuellement, car, précise la circulaire avec minutie, il n'est jamais retourné au REAA.
Il est temps de s'en rendre compte ! S'il n'est jamais retourné, pourquoi s'inquiéter de son envers ? Le Rite Français Moderne Rétabli a aussi l'envers de son tablier bleu pâle uni. Il n'est lui-même jamais retourné.
Par ailleurs, s'il fallait retourner à la tradition et aux premiers tabliers du 18ème siècle, ils seraient blancs et nous pourrions les broder ou les peindre. Bref, laisser libre notre inspiration …
La circulaire n°22 est accompagnée d'une étude de plusieurs pages reprenant les passages des rituels concernés. En ce qui concerne la couleur du tablier, les auteurs considèrent que la couleur rouge est adoptée entre 1808 et 1820. L'un d'entre eux remarque que le Suprême Conseil de France « si jaloux » a adopté le rouge ponceau après 1818. Un autre fait référence à un décret du SCDF datant de 1808, sans que celui-ci ne soit copié et/ou transmis à l'étude.
L'élément du décor discuté concerne le cordon, qui doit être bleu, bordé de rouge ponceau (on va aimer rappeler la couleur), avec une rosette de la même couleur que la bordure et un bijou de maître équerre et compas ouvert à 45°. Son envers est, quant à lui, noir. Les gants sont blancs. Le retournement du cordon daterait de 1991 précise un contributeur dans l'étude remise. Rien de traditionnel, donc. Pourquoi maintenir cet ajout tardif?

Le dernier point concerne le chapeau de maître. Il doit être mou de type « borsalino » et avoir des bords rabattables explique la circulaire n°22. Fichtre! Comment le Grand Expert et le Grand Maître des Cérémonies sont arrivés à cette imparable conclusion ?
J'ai fait des recherches sur la mode vestimentaire masculine en remontant au 18ème siècle. Il n'était pas, alors, simple d'être un homme et de s'habiller comme tel. Culotte courte, collants de soie, chaussure plate à boucle, veste longue, chemise à jabot et gilet sans manche aussi long que la veste. Le chapeau était un tricorne, plus ou moins ornementé (on appréciera les modèles avec plume).

La coiffe, une perruque blanche poudrée. L'aristocrate se différencie de l'homme du peuple par la qualité du tissu de ses vêtements, les couleurs et les ornements de la tenue. La gravure « le serment de l'apprenti » montre bien les tenues vestimentaires de ces hommes, le tablier blanc et le chapeau tricorne du Vénérable maître (celui qui est assis).

Le début du 19ème siècle invite les hommes des meilleures familles à porter les chapeaux haut de forme. Au fur et à mesure, leur hauteur diminue. La tenue des hommes se simplifie adoptant plus facilement les costumes des hommes de la campagne. Le pantalon est adopté (ouf!) dès 1820. Cape, chapeau haut de forme, costume avec veste & gilet, large cravate, sont l'accoutrement réglementaire. Au fil des ans, le noir est de rigueur. Les pantalons et les vestes se portent plus amples. Le nœud papillon apparaît vers 1870.
Au début du 20ème siècle, le costume complet fait sa révolution. Le chapeau devient mou. Le feutre est de rigueur. Il a pour avantage de se plier et donc d'être glissé dans une poche. Allure sportive avec des pantalons de golf, le tissu «Prince de Galle » fait son entrée avec des complets et des casquettes coordonnées dans les années 1930. Le « borsalino » est un chapeau souple, qui prends le nom du chapelier. Il s'agit en fait d'un feutre. Il fut créé en 1857 et reçu le Grand Prix de l'exposition universelle de 1900. Des coiffes de ses messieurs, il ne faut pas oublier les tenues militaires. Rien n'indique que le port du borsalino (ou plus exactement d'un feutre) soit une « tradition » qui s'est perdue.

Est-ce que les frères du 18ème et 19ème siècle, lorsque le feutre n'existait pas, ne respectaient pas la tradition ? Devrions-nous inquiéter pour les porteurs de chapeaux traditionnels et régionaux comme le chapeau de paille ou le béret basque ? Je n'ose penser aux multiples formes des couvre-chef des militaires.
Une seule phrase du rituel stipule qu'en signe de deuil, les frères ont le bord de leur chapeau rabattu. Faut-il y voir, pour autant, une nécessaire mollesse du chapeau ?
Un contributeur de la circulaire n°22 explique au sujet du chapeau :
Ce n'est qu'à partir de 1829 qu'il y a une précision sur les "bords" (inchangée jusqu'au moins 1922 : Tous les Maîtres vêtus de noir, ayant le chapeau sur la tête et les bords avancés sur les yeux, en signe de tristesse, sont assis, tenant un glaive à la main, dont la pointe est en terre.
Idem en 1991 avec cette précision supplémentaire: ils retourneront leur cordon (dont la doublure est noire), mais non le tablier, et les Off:. retourneront leur sautoir - Remarque: Le retournement semble donc assez récent - .
Ce n'est cependant pas typique du REAA. Dans le 1er rituel "officiel" (celui de 1785) il est dit que: Tous les Frères seront vêtus de noir, le chapeau sur la tête et rabattu, ...
Précision que l'on trouve dans le rituel d'Uzerche (1780) et dans celui du Duc de Chartres (1784).
Dans le rituel de la Mère Loge Ecossaise d'Avignon (1774) : Aucun Frère ne peut entrer en loge s'il n'est vêtu de noir et décoré de ses gants tablier, cordon, bijoux et épée. Lorsqu'il y a réception il doit avoir son chapeau abattu ...
Dans le rituel de La Parfaite Union de Macon (1765) il est simplement dit: Tous les maîtres doivent être vêtus de noir et ne peuvent être admis autrement, revêtus de leurs gants, de leurs tabliers mis en maîtres, de leur épée et de leurs attributs, le chapeau enfoncé et arrangé, d'un air triste autour du tombeau .
Le chapeau rabattu apparaît dans des rituels plus anciens mais dans des réceptions à des grades au-delà du 3e ...

Comme par hasard, 1829 est l'année charnière où les 3 premiers degrés du REAA en France se sont figées. On notera l'intéressante reprise du rite français. Ce n'est pas parce que la loge s'appelait « «écossaise » que le rite l'était … C'est, en effet, aussi le rite d'une loge écossaise, celle de Marseille qui est considérée comme source du Rite Français, alors Moderne. Mais allez expliquer cela à un frère de la GLDF …
Ne pas vouloir traiter le symbolisme avec les faits de société conduit à des erreurs d'interprétation assez curieuses souvent ridicules. Ce qui signifie ici qu'il aurait été judicieux de mettre le rituel dans son contexte social plutôt que d'en vouloir en faire un absolu. Il s'agit bien du signe de deuil commun à l'époque de la rédaction des rituels, l'air contrit, le chapeau rabaissé sur les yeux … et donc la tête couverte, tel un ecclésiaste, en signe de respect. Or, se découvrir la tête est aussi un signe de respect …. L'habit noir, une mode exclusive et qui a perduré jusqu'à nos jours, vient aussi du 19ème siècle comme nous l'avons vu plus haut. Cette couleur était réservée au pauvre au 18ème siècle. … Affaire d'époque et de mode.
Ce serait plutôt de ce « deuil » et de l'affliction nécessaire que l'on doit témoigner lors du rituel qu'il faudrait discuter plutôt que de s'inquiéter de comment coiffer la rare chevelure de nos frères. Le Grand Expert et le Grand Maître de Cérémonie impose un chapeau mou … plutôt que de faire la nécessaire étude symbolique qui va de soi. Un peu rapide.
Voilà bien ce que bons nombres de sœurs et de frères se refusent à faire : faire une lecture littérale d'un rituel et de le considérer comme parole d'évangile. L'historicité d'un rituel est affaire sérieuse. Or, ces études nécessaires ne sont pas faites pour définir des dogmes, mais pour expliquer l'origine d'un symbole.
Peu importe le couvre-chef pourvu qu'existe le symbole.
C'est pour éviter de faire des rituels des sortes de messe que les commissions du rituel ont été mises en place dans la plupart des obédiences. J'imagine assez mal que la GLDF a échappé à cette trouvaille et qu'un convent laisse ses conseillers fédéraux transformer leur rituel en fonction de leur incapacité à faire des études symboliques dignes de ce nom et de leur humeur.
Le Conseil Fédéral demande, ainsi, aux frères de la GLDF et aux loges de :
« Enfin, nous vous invitons à faire connaître les dispositions qui précèdent aux vendeurs d'articles maçonniques, peut-être mal informés de nos pratiques, afin qu'ils vous proposent des décors conformes au REAA pratiqué par les Frères Maîtres de la Grande Loge de France.
Lors des prochaines ceremonies d'élévation à la maîtrise dans votre loge, il conviendrait désormais d'acquérir, pour les récipiendaires, des décors conformes à notre rite ».
C'est vrai, pourquoi voter?
Ces dignitaires ne tiennent pas compte que ces « calots » existent depuis – ben - 60 ans – et sont bien plus anciens que le retournement du cordon. Beaucoup de nos frères en ont hérité d'un frère disparu, ils sont un cadeau d'un parrain, … Je prête le mien à ma mère et conserve précieusement une simple épingle qu'une sœur, dont je ne connais pas le nom, m'a donné à la fin d'une Tenue de Grande Loge (elle en avait marre de le voir choir sur ses papiers!).
Nos décors sont chargés d'histoires personnelles, de ces petites choses dont nous ne comptons pas nous séparer et constituent la part du vécu nécessaire à la bonne compréhension d'un rituel.
Quant à nous, nous avons simplement appris que l'on se couvre la tête d'un calot parce que les hommes bien nés, les aristocrates et les bourgeois du 19ème siècle portaient des chapeaux. La mode se perdant, à partir des années 50-60, il fut difficile d'imposer un chapeau aux hommes. Sans hésiter, le frère chargé du vestiaire qui les louaient en découpaient les bords, puis le chapeau "découpé" est devenu ce simple objet.
Les frères qui portent bonnet, casquette ou autre chapeau de paille, sont - sans le savoir - plus proches de la tradition tant recherchée par la GLDF. Ils utilisent l'objet vestimentaire de leur époque l'incorporant à nos rituels, les rendant vivant et actuel.
J'en connais qui vont manger leur chapeau.
Lilithement vôtre,