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La Maçonne

Les Sociétés Secrètes au 19ème siècle.

Non sans arrogance, les francs-maçons d'aujourd'hui estiment que la franc-maçonnerie a été la seule « société secrète » digne de ce nom et qui a travaillé au projet républicain dans le secret de ses loges. 

Nous avons vu dans mon article : « Esotérisme & société : le cas de la Carbonari » qu'il s'agit là – dans le pire des cas d'une légende urbaine – et dans le meilleur des cas d'un raccourci. 

Van Gogh - Nature Morte (carnet de santé de Raspail)

Une invention politique ? 

Au dix-neuvième siècle, il n'y avait que deux obédiences maçonniques officielles: l'actuel GODF et le Suprême Conseil et ses loges bleues. Pour les autorités politiques et policières, il s'agissait bien de « sociétés secrètes » - qui étaient parfaitement infiltrées de 1848 à 1870, soit tout au long de la période Deuxième République et Second Empire – 
Afin de s'assurer que le GODF soit le moins secret possible, Napoléon 1er, Louis XVIII, Louis-Philippe 1er, Charles X et Napoléon III ont imposé, chacun à leur tour, « un homme à eux » comme grand maître. 
Le Suprême Conseil et ses loges bleues (la Grande Loge Centrale) ont évité cette ingérence. Non pas qu'ils furent considérés comme moins dangereux, seulement l'exercice paraissaient certainement inutile. Le Suprême Conseil ne recevait que l'élite sociale, économique et politique et donc était parfaitement au service, pour ne pas dire aux ordres, du pouvoir politique. Autrement dit, il était inutile d'imposer un fidèle au Roi ou Empereur, il savait le faire sans qu'on lui donne la main. 
Paradoxalement, les loges bleues rattachées au Suprême Conseil ont gagné une indépendance de recrutement que les loges du GODF n'avaient pas. Ce sont, en effet, elles qui se sont illustrées dans la revendication sociale et politique à la fin du 19ème siècle – et même aux alentours des années 1830 – 1848 - non sans avoir au préalable quitté le Suprême Conseil. 

Napoléon III voyait des sociétés secrètes partout, envisageant mille et un complots contre lui. De nombreux rapports de police confirment ses craintes. Cependant, au vu de l'état de la police et de la justice du dix-neuvième siècle, plus enclines à plaire au potentat du jour qu'à faire éclore la vérité et la justice, ces rapports sont, certes des indications, mais pas nécessairement le reflet de la réalité. Bref, il n'est pas évident de faire la part entre le fantasme et de véritables découvertes policières. 

Si ce siècle complexe détestait le secret (des autres), il aimait son propre flou et en faisait profiter la nation. Ainsi, les définitions de « société secrète », de « complot » ou encore « d'attentat » sont à lecture variable. La société secrète ne l'était pas forcément : elle pouvait avoir pignon sur rue ! Il pouvait s'agir d'une association caritative, par exemple,  accusée d'avoir des activités illicites. L'attentat pouvait être simplement un blasphème contre le potentat (roi ou empereur) … comme décrocher un portrait par exemple ou tenir une feuille de choux à tendance révolutionnaire. 
Pour mériter le titre de « révolutionnaire », il ne fallait pas faire grand chose – et disons-le maintenant – le qualificatif pouvait être largement usurpé. 

En dehors d'une courte période (4 ans exactement), la liberté de la presse et la liberté de réunion et d'association étaient impossibles, soit directement ou indirectement. Directement par des lois répressives et indirectement en mettant en place une machine administrative si lourde et si complexe pour obtenir des autorisations nécessaires que seules quelques bonnes volontés arrivaient au bout de l'aventure. 

Ainsi, la « société secrète » tenait plus d'une invention politique (ou policière) que d'une réalité mesurable. Toutefois, ce mythe perdure encore de nos jours, y compris de notre propre lecture de l'histoire de la franc-maçonnerie. 

L'après dinée de Gustave Courbet

Un siècle de misère. 


Je me suis toujours demandée de quoi parlaient ceux et celles qui évoquent un passé plus simple et heureux en se référant à ce siècle sombre et instable. Le 19ème siècle n'a pas été qu'instable, il a été misérable et miséreux.  
Dans le monde des idées, on compare le dix-neuvième siècle au Moyen-Age, soit à un retour à l'obscurantisme. Bien évidement, il est impossible de comprendre les idées dominantes, si on ne se penche pas sur les courants politiques existants. L'un de ces courant politique s'appelle « l'ultraroyalisme ». Il naît en 1815, au moment de la Seconde Restauration. 
A partie de 1821 avec le ministère Villèle et avec Charles X (Seconde Restauration), les ultraroyalistes seront au pouvoir. Sur le plan politique, ce sont eux qui seront à l'origine de la Terreur Blanche organisant le massacre de milliers de personnes et conduisant à l'épuration (légale) des services de l'Etat en faisant arrêté  70 000 personnes pour « délit politique » et en condamnant 6 000 (des bonapartistes autant que des républicains). 

 Ils seront porteurs des principaux interdits faits à la presse, au droit de réunion et d'association comme s'opposant autant à l'instruction publique. Ils mettront en place la loi du double vote (1820) faisant en sorte que les voix des plus riches comptent deux fois. 
Ils s'associent aux principaux acteurs de l'Eglise Catholique comme à tous les courants conservateurs, de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie. 

Si leur politique est, dans les faits, un échec, ils donneront néanmoins le ton – plus exactement – les ténèbres à tout un siècle dans le monde des idées. Ils sont contre les (maigres) apports de la Révolution de 1789 et, plus exactement, ce que nous appelons le siècle des Lumières.  

L'un des plus importants théoriciens des ultraroyalistes est Joseph de Maistre (ministre et ambassadeur du Roi de Sardaigne) qui, dans certains milieux maçonniques, est toujours cité et considéré. 
Joseph de Maistre considérait que c'est Dieu qui « prépare les races royales » - d'où d'ailleurs l'autre appellation des ultras : de ultraracistes. Il considérait ainsi que le peuple est une race inférieure devant se soumettre à la  volonté de Dieu. 
Ce refus du progrès des ultras et sa radicalisation feront du dix-neuvième siècle une période misérable et miséreuse ou l'illettrisme, les maladies et la pauvreté étaient le lot de la majorité des français. 

Delacroix.

Plus prosaïquement, l’espérance de vie des hommes et des femmes étaient de 40 ans au début du siècle et 45 ans à la fin du siècle. Le taux de mortalité des enfants de moins de 4 ans varie de 11 à 20% suivant les lieux et les conditions sanitaires. Environ 40 % des hommes étaient illettrés dont 30% ne savent ni lire et écrire alors que 50% des femmes n'avaient reçu aucune instruction de base.  45% des femmes ne savaient pas écrire leur nom.   https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1974_num_29_3_293505 
Les différentes lois qui ont obligé, par exemple dès 1816, les communes à organiser les écoles primaires et à produire un enseignement gratuit, n'ont pas été suffisantes pour endiguer à la fin du siècle l'illettrisme. En effet, si les communes sont obligées de fournir les moyens d'une instruction, les parents ne sont pas obligés d'y envoyer leurs enfants, préférant les faire travailler à l'usine ou au champ. 

Peste, variole, syphilis, lèpre et choléra sont des maladies courantes qui ont marqué le 19ème siècle. 
A côté de ces maladies, existaient d'autres maladies comme les maladies diarrhéiques, les maladies de la peau, les intoxications, la tuberculose, la rage ou encore les épidémies de grippes. Cette liste ne se veut pas exhaustive bien entendu. Pour mesurer l'importance sociale de ces épidémies et maladies diverses, le père de Balzac avait publié en 1810 une « Histoire de la rage » qui a fait longtemps référence. 
Casimir Perier, homme fort de la Monarchie de Juillet,  décédera suite à l'épidémie de choléra de 1832 .  Cette épidémie tuera le physicien Sadi Carnot, le compositeur Berton et d'autres personnalités de l'époque. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Mort_du_chol%C3%A9ra_lors_de_l%27%C3%A9pid%C3%A9mie_de_1832 
Provenant d'Inde, cette épidémie a traversé toute l'Europe, provoquant des émeutes, faisant des milliers de victimes et traversera l'Atlantique. En France, on compte 160 000 morts. La troisième pandémie de 1854 fera, quant à elle, quelques 134 000 victime. La syphilis est une cause de mortalité importante. Au début du 20ème siècle, 15% des décès étaient dû à la syphilis.  http://blog.bnf.fr/gallica/index.php/2010/07/07/les-grandes-epidemies-en-france/ 
Si ce siècle était si instable politiquement, son économie l'était tout autant. Le 19ème siècle sera, entre autre, traversée par des disettes et donc d'augmentation des prix des matières premières comme le blé, le seigle ou encore les céréales conduisant à des mouvements populaires. Derrière cela, on peut citer les crises que l'on connaît trop bien comme celle du charbon ou du textile, causées par les spéculations. Pour quelques dates, on peut citer la disette de 1816, mais aussi la dépression de 1848-1851 qui sera suivi par la grande dépression de 1874. 

C'est au 19ème siècle que l'on découvrira une notion particulièrement moderne : le chômage. Tout au long du 19ème siècle, ces hommes et ces femmes « sans emploi » étaient confondus avec une autre catégorie sociale : les mendiants et vagabonds. L'industrialisation d'une part et la faillite des petits propriétaires terriens, la migration vers les grandes métropoles, ont ajouté à la pauvreté et à l'instabilité sociale. Pour les autorités politiques, le vagabondage était puni de peines de prison, y compris pour les enfants qui sont arrêtés, condamnés et envoyés en maison correctionnelle apparaissant sous la Monarchie de Juillet ou en colonies pénitentiaires, dont des colonies agricoles qui émergent en 1839. 
Rien qu'à Paris, on comptait quelques 4000 enfants de moins de 4 ans abandonnés par an à la moitié du 19ème siècle. 

Je ne peux pas taire la condition particulière des femmes en me basant sur l'étude faite par Julie-Victoire Daubié, première femme reçue au baccalauréat en 1861, dans son livre « la femme pauvre au 19ème siècle ». 
Son travail s'articule en trois axes : la condition économique, morale et politique de la femme, à une époque où les femmes n'avaient aucun droit politique. Les femmes seules (célibataires ou veuves) étaient de 46 %. Sous-payées (elles touchaient en moyenne 40% du salaire des hommes), n'ayant aucun droit à l'instruction surtout à l'instruction professionnelle ou supérieure,  la condition féminine du 19ème siècle est simplement dramatique. Dans son chapitre introductif, elle dénonce la partialité de l'Etat mais aussi de tout un système qui excluent les femmes comme le défaut d'instruction des filles, les sociétés mutualistes qui demandent une cotisation plus forte aux femmes qu'aux hommes tout en refusant de les couvrir, la répartition des retraites, des emplois publics, mais aussi les causes de suicide des femmes … 
Si la pauvreté est une réalité largement décrite que ce soit à travers d'études comme celle de Julie-Victoire Daubié ou à travers de romans (« Les Misérables » de Victor Hugo, l'oeuvre complète de Zola, ….), c'était aussi un sujet politique, une question sociale, c'est-à-dire qui concerne le plus grand nombre. 
Les ultraroyalistes faisaient du pauvre, une race inférieure et méprisable, à l'origine de sa propre misère par sa dépravation morale. Le pauvre l'était parce qu'il était mauvais. 
La richesse, la culture n'appartiennent qu'aux bons et aux biens nés, par quelque règle providentielle dont dieu seul a le secret. 
C'est néanmoins, au cœur du 19ème siècle, qu'est né une science nouvelle : l'économie politique afin de trouver les causes de la pauvreté et d'y remédier. 

Pour les révolutionnaires et les sociétés secrètes dont je vais vous parler, une des causes de la misère et du malheur du peuple est un système politique qui ne les représente pas mais aussi – et devrais-je dire surtout – le tyran à la tête du pays.

 

Armand Barbés

Les sociétés secrètes au 19ème siècle, pourquoi ? 

Tout simplement pour faire ce que les gouvernements du 19ème siècle, les accusaient de faire. Certes,  leur objectif était de renverser le pouvoir en place pour gagner en liberté, de créer un réseau de propagande et de renseignements.

Surtout, puisque cela leur était interdit, d'avoir cet espace de liberté, d'échanges, d'expressions et de réflexions que les lois répressives leur interdisaient.  
George Sand expliquait : « Les sociétés secrètes ont été jusqu’ici une nécessité des empires. L’inégalité régnant dans ces empires, l’égalité a dû nécessairement chercher l’ombre et le mystère pour travailler à son oeuvre divine. Quand la sainte philosophie du Christianisme était proscrite du sol romain, il fallait bien qu’elle se cachât dans les catacombes. » 
La Charbonnerie était une société secrète ayant des objectifs politiques. Elle assurait aussi suivant un modèle que les francs-maçons connaissent encore aujourd'hui, une forme de sociabilisation, avec une démarche spécifique ésotérique. La franc-maçonnerie du 19ème siècle était naturellement exclue du mouvement libéral et républicain  du fait de son association étroite avec le pouvoir en place. Cependant, cela n'empêchait pas que quelques francs-maçons s'associaient à ces mouvements. 

Révolutionnaire et donc violente, la Charbonnerie a servi de modèles à d'autres sociétés secrètes existantes comme celles des Saisons, des Familles ou des Nouvelles Saisons. 

Malgré la réelle existence de ces sociétés politiques qui prirent plusieurs formes,  le pouvoir politique en a inventé. Louis Napoléon Bonaparte dans la préparation de son coup d'Etat a largement créé le mythe de la société secrète contemporain pour justifier, non pas uniquement une politique de répression et d'interdits sociaux et libéraux, mais son propre coup d'état du 2 décembre 1851. C'était lui le comploteur. 

Raspail

Ainsi, n'importe quel symbole, n'importe quel geste politique ou politisé, ont été considéré comme appartenant à des sociétés secrètes  - à l'instar des complotistes qui voyant un triangle y voit la franc-maçonnerie. 

Soutenu par la bourgeoisie et l'aristocratie, on retrouve une thèse que l'on connaît aujourd'hui très bien : les représentants élus ne représentent pas le peuple. Le peuple est jugé incapable, ignorant, incompétent et provocateur du désordre social et forcément extrémiste et sanguinaire. Surtout, il est maintenu à la fois ignorant et incapable.... 

 

Conclusion. 


Une 100aine de sociétés secrètes ? Eugène-François Vidocq, dont on en a fait un héros de roman, escroc notoire, évadé du bagne, devenant chef de la « brigade de sûreté » (composée uniquement de criminels), comptait une 100aine de société secrète à Paris.  Cependant, ce sont surtout quelques personnalités – souvent les mêmes – que l'on retrouve : Auguste Blanqui (1805-1881), Armand Barbès (1809-1870), François-Vincent Raspail  (1794 – 1878); Godefroy Cavaignac, (1800- 1845), Étienne Arago (1802 - 1892),  ou encore, plus célèbre, La Fayette …  Tous (ou presque) ont été Charbonniers. 


 

 

Thiercé Agnès, « La pauvreté laborieuse au XIXème siècle vue par Julie-Victoire Daubié », Travail, genre et sociétés, 1999/1 (N° 1), p. 119-128. DOI : 10.3917/tgs.001.0119. URL : https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-1999-1-page-119.htm 

Lallement Jérôme, « Pauvreté et économie au XIXe siècle », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy, 2010/2 (n° 59), p. 119-140. DOI : 10.3917/cep.059.0119. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2010-2-page-119.htm 

Jean-Noël Tardy, « Tuer le tyran ou la tyrannie ? Attentat et conspiration politique : distinctions et affinités en France de 1830 à 1870 », La Révolution française [En ligne], 1 | 2012, mis en ligne le 20 mars 2012, consulté le 02 mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/lrf/438 ; DOI : 10.4000/lrf.438

Bernard Gainot, « L’opposition militaire autour des sociétés secrètes dans l’armée », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 346 | Octobre/Décembre 2006, mis en ligne le 01 décembre 2009, consulté le 19 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/ahrf/7583 ; DOI : 10.4000/ahrf.7583

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Anita Feuz (afeuz30@aol.com) 23/09/2019 11:00

Merci pour cette remise en mémoire de faits historiques (qui me rappellent de très près la situation actuelle...)